Patricia Petibon et l'ONL

Divine, Diva

Orchestre National de Lorraine

sous la direction de Jacques Mercier

Patricia Petibon, soprano

(L'Arsenal-Metz, 15 janvier 2016)

 

La versatilité signifie-t-elle grand art ?

L’Arsenal avait revêtu sa parure des grands jours, celle d’un public garnissant généreusement orchestre, galeries et « paradis » pour accueillir Patricia Petibon qu’on ne présente plus. L’O. N. L. et son chef, Jacques Mercier, avaient conçu, à leur habitude, un programme pétillant d’intelligence partagé entre une première partie consacrée aux compositeurs français, quand la seconde faisait la part belle aux musiciens espagnols. Un malicieux chassé-croisé entre l’España d’Emmanuel Chabrier traduisait la perception hexagonale de la Péninsule ibérique, tandis que l’authentique esprit andalou de La Vida breve de Manuel de Falla révélait, par son écriture rigoureuse, une clarté toute française apprise par le compositeur auprès de Paul Dukas, Claude Debussy et Maurice Ravel pendant son séjour parisien (1907-1914). La synthèse des deux domaines culturels se faisait, en seconde partie, avec une mélodie du Français Nicolas Bacri écrite sur un texte espagnol d’Alvaro Escobar-Molina et créée en 2011 par Patricia Petibon. Autant de subtiles résonnances que l’orchestre et son chef surent rendre sensibles  en tissant une ligne de continuité, dans la première partie, entre l’ouverture du Corsaire de Berlioz et l’écriture moins exubérante d’un Canteloube ou d’un Massenet, L’Étoile de Chabrier pouvant faire le lien entre réserve et éclat orchestral.

Mais le public était là pour entendre et voir - car c’est une « bête de scène » -, Patricia Petibon qui a, avec talent, élargi le répertoire baroque de ses débuts jusqu’à la Lulu d’Alban Berg, en passant par Mozart, sans oublier les compositeurs français, comme Canteloube et ses Chants d’Auvergne ou Massenet et sa Manon, inscrits en première partie de programme. Les extraits de ces dernières œuvres, comme celui de Fortunio de Messager, contrastaient avec le malicieux « J’ai deux amants » de ce dernier, ou avec l’air des éternuements de L’Étoile de Chabrier. Là, la cantatrice laissa libre cours à sa fantaisie, non seulement dans l’émission vocale mais également dans la mise en scène de chacun de ces airs où elle ne cessa de troquer une coiffure pour une autre ou confectionner des avions de papier, quand elle ne s’asseyait pas sur les genoux des musiciens ou ceux des spectateurs du premier rang. Pour la plus grande joie du public. Ce concept a ses limites qui devinrent encore plus sensibles dans la partie espagnole du programme. Elle avait le mérite, aux côtés d’œuvres célébrissimes de Chabrier et de Falla, de faire place à des découvertes comme « A la Mar », extrait des Melodias de la Melancolia de Nicolas Bacri (2011), « Cantares », extrait du Poema en forma de canciones de Joaquin Turina et à des airs de zarzuelas célèbres en Espagne, ignorés en France (Giménez et Moreno Torroba). Autant la cantatrice, dans les moments élégiaques sait faire admirer sa science des pianissimi et des nuances, autant dans les airs plus légers, elle semble ne plus mettre de barrière entre comique et pitrerie. Le côté répétitif de certains effets, en tuant l’effet de surprise, risque d’engendrer plus d’agacement que d’amusement et la voix tirant sur le cri ou le gémissement disgracieux fait regretter les airs « sérieux » du récital. Qui a dans l’oreille les interprétations de « La Tarantula » par Victoria de los Angeles ou Teresa Berganza, savent combien ces grandes dames du chant lyrique savaient se montrer piquantes et suggérer, avec malice et humour, le double sens du texte, en évitant tout histrionisme ou mauvais goût. Même une Marujita Díaz, actrice de cinéma et de music-hall dans l’Espagne des années 1960, en remontrerait dans l’art du juste équilibre à garder dans ce même répertoire. Patricia Petibon, en réponse aux acclamations du public, lui accorda deux bis : une berceuse de Xavier Monsalvatge et une reprise de « J’ai deux amants », encore plus déjantée que celle qui ouvrait son récital.

Remarquons à ce sujet que les indications du programme, déjà très succinctes, pouvaient induire en erreur le public non averti : la mention de « J’ai deux amants » pouvait faire croire au titre d’une œuvre d’André Messager, alors qu’il s’agit d’un air tiré de L’Amour masqué du même auteur. De même, « La Tarantula » (et non « tarentula » comme imprimé) est extraite de la zarzuela La Tempranica de Géronimo Giménez, comme la « Petenera » (chant flamenco) n’est qu’une page d’une zarzuela de Federico Moreno Torroba (pour lui restituer son patronyme complet), intitulée La Marchenera.

Au total, une soirée excellente côté orchestre, une soliste qui a suscité des réactions « genrées », les messieurs semblant plus comblés par la soliste que la gent féminine. S’il y a un compliment à faire à Patricia Petibon, outre sa technique vocale, sa curiosité pour des répertoires divers, son engagement sur scène, c’est qu’elle ne laisse personne indifférent.

Danielle PISTER

 

Extraits de Zarzuelas par Patricia Petiibon

Geróimo GIMÉNEZ, La Tempranica : Zapateado, La tarántula é un bicho mú malo

Federico MORENO TORROBA : La Marchenera, Petenera