"La prix de la liberté"

Concert Beethoven-Brahms par l’Orchestre National de Lorraine

L’Arsenal − 13 février 2016

 

Le 13 février dernier, l’ONL était placé sous la direction du chef invité Bertrand de Billy pour un concert Beethoven - Brahms construit autour de la thématique « Le prix de la liberté ». Est-il utile de présenter Bertrand de Billy, une de nos « baguettes » françaises les plus prisées à l’étranger, du Liceo de Barcelone au Theater an der Wien et à l’Orchestre de l’ORF (la Radiotélévision autrichienne) ? Une abondante discographie et vidéographie, embrassant aussi bien l’opéra que le domaine symphonique, nous a rendu ce chef familier. Souvenons-nous, par exemple, de ses enregistrements de récitals avec Roberto Alagna, d’un Hamlet capté à Barcelone et d’une Bohème, avec Anna Netrebko et Rolando Villazón, publiée par la Deutsche Grammophon.

La musique de scène, opus 64, composée par Beethoven pour l’Egmont de Goethe en 1809-1810, est particulièrement en phase avec ce concept de liberté. La pièce de théâtre du grand écrivain allemand, écrite une vingtaine d’année auparavant, est en effet centrée sur le personnage de Lamoral, comte d’Egmont, héros de la résistance des Flandres à l’impérialisme espagnol, exécuté à Bruxelles en 1568. Beethoven, homme de son temps, imprégné par l’esprit des Lumières, ne pouvait qu’être inspiré par ce personnage. Il est regrettable que cette partition ne soit connue essentiellement que par son ouverture, en dépit d’enregistrements intégraux réalisés par Klemperer, Szell, Maazel, De Billy lui-même. Dans sa continuité, l’œuvre comporte dix parties, dont deux Lieder, quatre intermèdes orchestraux, une « symphonie de victoire » finale. Pour la circonstance, le chef d’orchestre s’était assuré le concours de l’excellente soprano Aurélie Jarjaye et du baryton Jean-Philippe Laffont, reconverti, cette fois-ci, en récitant pour les passages parlés en traduction française. Le résultat dépassa largement nos espérances, faisant de cette musique de scène, finalement méconnue, un grand hymne à la liberté. Dans le contexte actuel de l’après 13 novembre, cela ne peut être que particulièrement significatif et émouvant, n’ayons pas peur des mots !

Après l’entracte et pour rester dans la même thématique, on aurait pu s’attendre à entende l’Héroïque. Bertrand de Billy en a décidé autrement en nous proposant la Quatrième de Brahms, donnée pour la dernière fois à Metz sous la direction d’Emmanuel Krivine au Palais des sports, cinq années avant l’ouverture de l’Arsenal. Après tout, pourquoi pas ? Cette œuvre fut achevée en 1885. Brahms a hésité longtemps avant de se lancer dans l’élaboration de ce corpus de quatre symphonies élaborées à partir de 1878, impressionné qu’il était par l’héritage beethovenien. Il passa outre ces hésitations en faisant sien la devise : « Frei aber einsam », c’est-à-dire : « libre mais solitaire… ». À la tête d’un ONL chauffé à blanc, De Billy nous a livré une Quatrième de Brahms précise, incisive, rapide, qui n’était pas sans rappeler la lecture qu’en fit Toscanini, lui-même, avec le Philharmonia de Londres en octobre 1952. Un grand moment, assurément, un des grands concerts de cette saison. Et un ONL qui se couvre de gloire, aussi bien avec un chef invité que sous la direction de son directeur musical, Jacques Mercier. Quelle souplesse, quelle flexibilité. En un peu plus d’un mois, l’ONL a servi, au même niveau d’excellence, dans la fosse de l’Opéra-Théâtre, Richard Strauss avec Capriccio et Britten dans A Midsummer Night's Dream, tout comme Beethoven et Brahms dans la grande salle de l’Arsenal. Y-a-t-il beaucoup de formations françaises capables d’un tel défi ?

Jean-Pierre Pister