La Cubana au Chatelet

CARMEN LA CUBANA

Inspirée de Georges Bizet d’après la nouvelle de Prosper Mérimé

Sur une idée et des lyrics d’O.Hammerstein II (Carmen Jones)

Théâtre du Châtelet.

 

L’opéra de Georges Bizet est probablement l’une des œuvres les plus jouées au monde. Que ce soit sous les ors feutrés des salles d’opéras, dans les stades en plein air ou sur les écrans d’un cinéma, elle attire toujours de nombreux spectateurs un peu à la manière dont Carmen, elle-même dans l’œuvre, aimante les hommes qui tournent lascivement autour d’elle, quémandent ses faveurs, espèrent un regard. Si le sex appeal  peut prendre une forme précise presque symbolique c’est bien celle de Carmen qui suinte le désir, exhale la passion et réduit l’homme à la contingence de ses instincts. L’étalage à peine voilé de cette dimension sexuelle montrait subrepticement la modernité de Bizet dans une fin de siècle qui voyait l’éclosion de la sexualité à peine voilée tant dans les arts – Klimt, Egon Schiele…. - que dans la science où la Psychopathia Sexualis ouvre la voie à Freud. En réaction, la mise en avant d’une femme libre et sensuelle valut au compositeur l’opprobre, le scandale et un rejet artistique qui désespéra le musicien qui avait vraisemblablement la trempe d’unVerdi et le tempérament d’un Puccini. Seul, Tchaïkovski verra dans l’œuvre de Bizet, de façon prémonitoire, l’un des futurs grands opéras ! Qui n’a pas chanté devant sa glace « l’amour est enfant de bohème » ou « toréador, prends garde ! ». Qui n’a pas pleuré devant la détermination froide de cette aventurière qui marche d’un pas allègre vers une mort de plus en plus certaine mais qu’elle affronte crânement….comme le taureau face à la cape rouge du matador qui dissimule l’épée fatale. Sujet connu, musique présente dans toutes les mémoires, décor obligatoirement exotique…….il est difficile de faire du neuf avec du vieux ! De nombreux metteurs en scène reconnaissent mezza voce la difficulté de cette entreprise périlleuse : mettre en scène Carmen. Le concepteur et metteur en scène - Christopher Renshaw -  de Carmen La Cubana reconnaît avoir longuement hésité avant de se lancer dans l’aventure. Il s’est d’abord inspiré de l’adapation à l’histoire d’un quartier new yorkais – Carmen Jones – dont il va adopter et arrangé les « lyrics » d’O.HammersteinII. Après avoir étudié scrupuleusement la richesse de la musique cubaine, les traditions issues de la rencontre entre la musique noire des esclaves et l’influence espagnole, il adopte la manière de chanter des artistes cubains. Il prend alors le parti pris d’implanter l’intrigue dans l’Ile de Cuba et de la situer au moment de la révolution cubaine lorsque Fidel Castro et ses troupes chassent le dictateur Battista pour faire advenir la  Revolución. C.Renshaw pousse donc l’exotisme à son paroxysme pour mieux le faire disparaître puisque la langue officielle de Cuba - l’espagnol - devient celle des lyrics de ce qu’il faut appeler le « premier musical cubain ». C’est, aussi, un clin d’œil à « notre » Carmen qui parle français alors qu’elle est espagnole! Elle retrouve paradoxalement ses authentiques racines. Par ailleurs, Carmen la Cubana – création mondiale - retrouve avec la réintroduction de dialogues parlés l’essence même de l’œuvre originale. Crée à l’Opéra Comique en  mars 1875, elle incluait obligatoirement des dialogues parlés qui furent transformés après la mort de Bizet – par Guiraud - en récitatifs chantés destinés à donner une structure et une nature plus opératique à l’oeuvre. Paradoxalement, l’éxotisme exacerbé conduit à une transposition heureuse qui plonge ses racines dans le terreau de l’œuvre originale et va en déployer les richesses insoupçonnées. En effet, l’exotisme qui, dans l’œuvre originale restitue une Espagne de rêve qui est dans le même temps un rêve d’Espagne perd son côté artificiel et convenu pour devenir un parti pris fort et assumé qui donne à l’œuvre plus de réalisme, plus de chair et plus de corps. Il s’appuie de fait sur la riche  tradition culturelle de cette île où le sacré religieux se mêle au magique païen et devient prétexte à des danses, à des chants presqu’incantatoires et ritualisés issus de la tradition animiste que lance le personnage de La Señora, sorte de figure du destin ou de Monsieur Loyal qui n’existe pas dans le livret original. Mais cet exotisme se fonde également sur la forte tradition musicale  d’une île et d’un peuple dont Wim Wenders et Ry Cooder avaient, en leur temps, révélé au monde la beauté et la richesse qu’un régime dictatorial tatillon et peureux confinait dans les arrières cours du Buena Vista Social Club.

La transposition des œuvres dans d’autres périodes que celles du livret suscite souvent un débat passionné qui peut devenir passionnel mais surtout endémique. Si beaucoup de metteurs en scène transposent les oeuvres pour tenter d’imprimer leur marque à un opéra dont ils n’ont souvent, hélas, pas compris l’essence, il en va tout autrement de l’adaptation de C.Renshaw. Loin de l’affadir, elle raffermit vigoureusement les racines de la tragédie, magnifie la couleur des tableaux qui la compose et emporte le spectacle dans un rythme qui contraste très nettement avec la langueur de la chaleur tropicale. Enfin, l’arrière plan historique que ménage cette adaptation en la situant à la période charnière de l’avènement de castrisme est très subtil et très habile en en faisant finalement une part essentielle de l’action. En premier lieu, elle correspond à une réalité historique qui du coup balaie d’un revers de main une possible dérive vers un imaginaire déréalisant d’opérette à grand spectacle avec des princes charmants ou des dictateurs bon enfant. En second lieu, elle déploie en arrière plan l’histoire avec un grand H puisqu’elle suggère de façon claire l’opposition entre Cuba et les USA qui rompront dès l’avènement de Castro tous contacts avec l’île. Cette opposition symbolique Nord/Sud prend la forme d’un combat de boxe entre le champion cubain et son challenger américain. Plus de toréadors, plus d’arênes mais un ring de boxe sur lequel les deux champions vont s’affronter avant que ne s’y opposent Carmen et José. En troisème lieu , elle restitue en arrière plan la fracture que vivent tous les personnages de cette tragédie et principalement celui de José le « beau militaire ». Il vit, à un niveau plus personnel, une véritable « révolution » qui le fait passer d’un enfant sage promis à épouser une double cloné de sa tendre mère à celui d’un homme en pleine tempête psychique où il doit assumer ses choix, ses désirs et ses contradictions. J’ai dit précedement que la transposition prête à des débats homériques entre les lyricophiles qui tour à tour la rejette ou la consacre. Celle de Carmen la Cubana enrichit, à mon avis, l’œuvre en révélant et faisant briller plus clairement et plus distinctement une des facettes plus secrète de ce joyau musical. En effet, la Carmen de Bizet n’est pas seulement une œuvre légère destinée, par son exotisme notamment, à divertir le spectateur en le transportant sous les effluves des jasmins de Grenade ou de Séville. Elle a aussi un arrière plan politique – peu exploité par les metteurs en scène - de lutte contre l’oppression. Celle des femmes. Dont Carmen, a son corps défendant, serait le porte étendard. Cette revendication s’applique au sort et au destin des femmes qui se devaient d’être soumise aux diktats de leurs maris et de leurs familles ou confinés dans des espaces clos pour y être exploitées sensuellement et sexuellement. Laissons à Molière et à Arnolphe dans L’École des Femmes le soin de dresser le portrait et le crédo de cette soumisssion des femmes:

Votre sexe n’est là que pour la dépendance / Du côté de la barbe est la toute puissance / Bien qu’on soit deux moities de la société

Ces deux moities pourtant n’ont pas d’égalité / L’une est moitié suprême, et l’autre subalterne / L’une en tout est soumise à l’autre qui gouverne.

C’est pour ne pas rentrer dans cette dépendance et cette soumission que Carmen « la française » ou Carmen « La Cubana » paie du prix de la mort celui de sa liberté. Cette liberté que l’on retrouve dans tous les interprètes – chanteurs, danseurs, musiciens - au premier rang desquels Luna Manzanares campe une Carmen féline et déterminée qui traduit aussi la fierté du peuple cubain qui, précisément, résista par la vivance et la richesse de sa culture, de sa musique, de ses chants, de ses danses aux diktats qui voulaient les réduire. Comme Carmen.

Jean-Pierre Vidit, Président du Cercle Lyrique de Metz

 

Texte publié avec l’aimable autorisation du magasine culturel en ligne Wukali (http://www.wukali.com )