La Bohème à Luxembourg

La Bohème

Grand Théâtre de Luxembourg

18 décembre 2016

 

Boheme luxembourg

 

La Bohème (1896) est le premier des trois opéras que Puccini, avant Tosca (1900) et Madama Butterfly (1904), écrit en collaboration avec les librettistes Giuseppe Giacosa et Luigi Illica. Ils constituent, encore aujourd’hui, les trois plus grands succès du compositeur italien, compte non tenu de Turandot laissé inachevé. Les trois hommes s’étaient rencontrés pour achever le livret de Manon Lescaut resté en panne. Après le triomphe obtenu en 1893 par ce dernier ouvrage, leur collaboration continua, fructueuse quoique orageuse.

La Bohème offre aux spectateurs ce que la « Nouvelle École italienne », bientôt rebaptisée « Vérisme », pouvait offrir de mieux après le triomphe de la Cavalleria rusticana de Mascagni (1890). Au-delà de sa qualité musicale, l’ouvrage s’impose par une structure rigoureuse qui met en miroir le même décor, celui de la mansarde des Bohèmes, lieu de l’intimité où se révèlent, aux premier et quatrième actes, les espérances et les désespoirs des jeunes gens, à la poursuite de leurs rêves chimériques de gloire et d’amour. Les deux actes centraux se déroulent à l’extérieur, lieu de confrontation avec les dures réalités sociales. Or, si tout peut se résoudre joyeusement un soir de Noël (acte II), la rudesse d’un matin hivernal les ramène brutalement aux exigences de la réalité et aux sacrifices qu’elle implique (acte III). Cette disposition en miroir donne son épaisseur au temps qui s’écoule et rend sensible le passage des jeunes protagonistes d’une insouciance juvénile - qui rend supportables les conditions matérielles les plus rudes -, à une conscience de la finitude, celle de la mort des êtres chers, mais aussi celle de leurs rêves conquérants d’adolescents. Devenus adultes, ils ne peuvent plus ignorer qu’ils n’ont aucune prise sur leur destin.

Tout cela s’exprime à la faveur d’une science musicale accomplie. À chaque protagoniste correspond un motif musical qui réapparaît de loin en loin, comme un souvenir cher qui submerge la conscience des personnages. À cela s’opposent des audaces orchestrales comme les brefs accords qui marquent le début des actes I et II. L’insertion des grands airs, obligés dans le répertoire italien, est remarquable par le naturel avec lequel ils s’inscrivent dans le déroulement d’une conversation (les fameux grands airs de Mimi et de Rodolphe à l’acte I) ou comment ils sont commentés par les autres protagonistes pour passer du solo à un chorus (air de Musette et fin de l’acte II). Le magnifique duo d’adieu entre Mimi et Rodolphe, à l’acte III, est doublé par la querelle entre Marcel et Musette, sans que l’on perde le fil de l’une ou l’autre intervention : sans doute faut-il voir là le souvenir d’un art polyphonique qu’un Puccini, destiné à être musicien d’église, a étudié dès l’enfance.

Toutes ces remarques indiquent combien la partition exigent des interprètes de grande qualité technique mais aussi aux timbres prenants : des voix sans charme ôteraient toute séduction à des personnages sensés posséder la beauté de la jeunesse. D’autant plus que cinéma et télévision, rendent les spectateurs exigeants sur la vraisemblance physique des acteurs.

C’est un des grands mérites du spectacle proposé par le Grand Théâtre de Luxembourg, le 18 décembre 2016, d’avoir réunis sur scène, comme dans la fosse d’orchestre, une équipe de jeunes interprètes capables de relever un tel défi. L’orchestre Estro Armonico, formé essentiellement de musiciens luxembourgeois, a pour souci de privilégier l’harmonie entre les instrumentistes et avec les chanteurs. Ils étaient dirigés de main de maître par un jeune chef belge, Karel Deseure qui a travaillé avec plusieurs orchestres belges et néerlandais, après avoir été l’assistant de chefs prestigieux comme Bernard Haiting ou Valery Gergiev. Sa lecture de la partition était lumineuse et sensible, sans jamais tomber dans une sensiblerie qui gauchit trop souvent l’interprétation - même de grands chefs -, et tout en rendant justice à la modernité de l’écriture puccinienne. La tâche, au second acte, était particulièrement délicate avec l’intervention sur scène d’une « banda » formée d’Étudiants du Conservatoire de la Ville de Luxembourg (flûtes, trompettes, tambours), préparés par Eric Gherardi, à laquelle s’ajoutaient le chœur d’enfants Kokos de l’Opéra de Zuid, un chœur d’adultes du même Opéra, ainsi que l’ensemble des solistes. Le tout sans le moindre écart de justesse. Un bel avenir attend le Chef s’il continue sur cette trajectoire.

Quant aux solistes, dans leur grande majorité, ils sont passé par l’Opera de Zuid qui construit des spectacles autour de jeunes artistes, comme c’est le cas pour cette Bohème.

On distinguera d’abord le Rodolfo d’Adriano Graziani formé en Grande-Bretagne où il est né. Le timbre agréable, la voix bien posée, conduite avec aisance et style, l’aigu - souvent sollicité dans ce rôle -, atteint avec aisance, l’imposent comme un excellent interprète. Il sait éviter les défauts d’une certaine tradition « malcantiste » qui a dénaturé l’élégance évidente de la partition de Puccini.

Mimi, Jeannette van Schaik, soprano néerlandaise, a jusqu’à présent surtout chanté Mozart et le répertoire Baroque. Elle interprète avec finesse sa partition et campe un personnage assez émouvant quoique son physique laisse difficilement croire à sa fin prochaine. Si le médium pâtit d’une fosse d’orchestre à découvert, la voix prend de l’ampleur dans l’aigu et franchit aisément l’obstacle.

Anna Emelianova, d’origine moscovite, travaille la musique depuis sa prime enfance et s’est formée à tous les arts du spectacle. Elle campe avec beaucoup d’autorité la coquette Musette, sans tomber dans la moindre vulgarité. Elle forme avec Marcel van Dieren, Marcello, un couple convainquant dans la drôlerie et la tendresse comme dans les éclats de la colère. Le baryton néerlandais possède une voix parfaite pour son rôle, avec ce qu’il faut de jeunesse et d’autorité dans les couleurs de la voix. Sa pratique de l’opérette et de la comédie musicale ajoute à la crédibilité de son jeu scénique.

Il n’y a aucun rôle secondaire dans La Bohème : c’est moins l’histoire d’individus que l’évocation du difficile apprentissage de la vie d’adulte, avec toutes ses attentes et ses désillusions, d’un groupe de jeunes gens impécunieux. Le Schaunard de Willem de Vries, comme le Colline de Geoffroy Buffière, l’unique Français de la troupe, participaient avec bonheur à l’homogénéité de la distribution, comme les plus épisodiques Henk van Heijnsbergen (Benoît/Alcindoro) et Bram van Uum (Parpignol).

Une mise en scène alerte et une direction d’acteurs précise ajoutent au plaisir du spectacle. Même si, regietheater oblige, on n’a pas échappé à quelques pratiques aussi récurrentes qu’inutiles : la transposition de l’action dans les années 1920 rend le début de l’acte III incompréhensible puisque les braves fermières, se présentant à l’octroi du Val d’Enfer pour vendre leurs poulets, deviennent des femmes de mauvaise vie éméchées ; dans la mansarde au premier acte, comme au deuxième dans la rue du quartier Latin, les protagonistes sont littéralement noyés dans un ensemble d’objets ou de personnages qui détournent l’attention du spectateur de l’essentiel ; enfin, fallait-il que la querelle entre Marcello et Musetta qui, selon le livret, se séparent avant la fin du troisième acte, débouche sur une étreinte passionnée - dans la neige ! -, pendant que s’éloignent Mimi et Rodolphe sur la sublime musique d’un duo débordant d’une romantique tendresse ?

Mais ces réserves faites, il faut saluer la qualité musicale et théâtrale de cette production qui rend pleinement justice à cet opéra, hommage doux-amer aux rêves éphémères d’une jeunesse si vite perdue.

Danielle Pister, Vice-présidente du CLM