Il Trovatore à Luxembbourg

Giuseppe Verdi : Il Trovatore

Grand Théâtre de Luxembourg – samedi 20 février 2016

 

Trovatore luxembourg

 

Le Cercle lyrique de Metz organisait, le samedi 20 février 2016, un déplacement au Grand Théâtre de Luxembourg où l’on donnait le Trouvère de Verdi, coproduit avec les opéras de Lille et de Caen.

Il est rare, en dehors des très grandes scènes lyriques, que cette œuvre (1853) appartenant à la « trilogie populaire » de Verdi, avec Rigoletto (1851) et La Traviata (1853), soit visible sur scène. Nul mieux que le chef d’orchestre Arturo Toscanini, grand serviteur de Verdi, n’en a expliqué la raison. Alors qu’on lui demandait de monter l’ouvrage, il eut cette réponse lapidaire dont on vérifie la pertinence à chaque représentation : « Donnez-moi les quatre plus belles voix du monde ». Il faut, en effet, un quatuor vocal capable de surmonter, pendant plus de deux heures, une déferlante musicale éblouissante par sa virtuosité et son lyrisme échevelé, porteuse d’une rare force émotive. Les héros, Leonora (soprano), Azucena (mezzo), Manrico (ténor), Luna (baryton) doivent passer de l’extase amoureuse à l’expression du plus grand désespoir ou à celle de la rage la plus noire. La difficulté de la partition exige des solistes une technique belcantiste achevée, une longueur de voix dépassant les limites habituelles des différentes tessitures, dans le grave ou dans l’aigu. Ce qui justifia, dès lors, qu’on parlât de soprano ou de baryton verdiens. Il faut y ajouter la beauté du timbre permettant de jouer sur les couleurs de la voix, la puissance vocale nécessaire pour être audible au milieu des chœurs, ou au-delà des forte de l’orchestre.

Pourtant le miracle s’est produit, ou presque, à Luxembourg, grâce à des solistes formés dans les meilleures écoles lyrique actuelles : la Russie (rien moins que trois solistes, Igor Golovatenko, impeccable Luna ; Elena Gabouri, Azucena qui impressionna le public, Evgeniya Sotnikova, Inès) ; les États-Unis (Jennifer Rowley, Leonora déjà accomplie, Ryan Speedo Green dont la carrure et la voix de baryton-basse impressionnantes lui permettent de faire d’un rôle secondaire, Ferrando, un premier plan) ; la Corée (Sung Kyu Park, Manrico qui surmonte les difficultés du « Quella pira »). Pour faire bonne mesure, citons le seul Français de l’équipe, Pascal Marin dans le petit rôle de Ruiz. L’ensemble des chanteurs offre un ensemble cohérent et de grandes qualité, même si la mezzo-soprano a les défauts de certaines voix slaves, poitrinant désagréablement dans le grave, rappelant les mauvais jours d’une Elena Obraztsova. Ce qui augure mal de sa bonne santé vocale à venir. De même, sans avoir de reproche réel à faire au ténor, on peut regretter le manque de séduction d’un timbre « neutre », sans charisme. Excellente prestation, vocale et scénique, des chœurs de l’Opéra de Lille, omniprésents dans la mise en scène de Richard Brunel. Le tout sous la direction idiomatique du chef italien Roberto Rizzi Brignoli, malgré quelques menus décalages au début, à la tête de l’Orchestre Philarmonique du Luxembourg qui sait tour à tour faire chanter et gronder la partition verdienne.

Pourquoi faut-il, quand nos oreilles sont comblées, que le spectacle nous sorte littéralement par les yeux ? Il semble que les metteurs en scène aient décidé de contrarier les émotions que le génie du compositeur a su créer pour le plus grand bonheur du public. Les décors les plus laids, les costumes achetés au décrochez-moi-ça le plus minable qui n’avantage pas le physique des chanteurs, les va-et-vient incessants d’une foule de personnages non identifiés, dans les moments où le personnage est censé être seul - ce qui détourne l’attention de l’auditeur d’airs sublimes qu’on devrait écouter religieusement -, mettent l’auditeur mal à l’aise. Sans compter l’absurdité d’un prompteur qui permet de ne pas perdre une miette des paroles chantées : l’écart entre le livret et ce qui se déroule sur la scène devient patent et ajoute à la confusion, quand cela ne prête pas à rire. On se prend à rêver d’une version concert qui nous laisserait en tête à tête avec Verdi et ses interprètes. Pourquoi donc une intelligentsia autoproclamée a-t-elle décidé que le public est incapable de comprendre une histoire qui ne se passerait pas à son époque ? Ici on hésite entre West Side story et la « jungle »​de Calais. La vulgate veut que l’intrigue du Trouvère soit invraisemblable. Ne le devient-elle pas encore davantage avec les élucubrations d’un metteur en scène qui étale des fantasmes qui n’intéressent que lui ? Les explications données dans les « notes d’intention », surtout quand on les lit après le spectacle, multiplient les interrogations plus qu’elles n’éclairent ce que l’on vient de voir.

Rendez-nous Verdi et peu nous chaut ce que raconte l’histoire : seule importe celle que suggère, à chacun d’entre nous, au plus secret de nous-mêmes, la musique de Verdi. Et tant mieux si elle nous mène loin de notre quotidien. Jamais l’expression « écouter les yeux fermés » n’a autant eu de sens que dans nos salles lyriques d’aujourd’hui.

Au total, en raison de la qualité musicale de cette production et en dépit des outrances de la mise en scène, un déplacement du CLM que nous ne regretterons pas, remarquablement organisé, comme toujours, par notre président, Jean-Pierre Vidit,  et par notre secrétaire, Marie Gauly-Beck, qui, pendant le trajet de retour, nous ont particulièrement gâtés avec de délicieuses friandises et un excellent champagne. Un grand merci à tous les deux.

Danielle Pister, vice-présidente du CLM