Splendide Turandot à Nancy

TURANDOT à l'Opéra National de Lorraine

8 ctobre 2013


Pour sa première sortie de la présente saison 2013-2014, le Cercle Lyrique de Metz a organisée un déplacement à Nancy, le 12 octobre dernier, pour assister à la nouvelle production de Turandot. L’ultime opéra de Puccini était, en effet, à l’affiche  de l’Opéra National de Lorraine du 4 au 12 octobre 2013, en co-production avec l’Opéra-Théâtre de Metz. Nous rendons compte, ici, de la représentation du 8 octobre. Avant d’aller plus loin, est-il utile de rappeler que cette œuvre géniale est demeurée inachevée à la suite de la disparition brutale du compositeur à Bruxelles, en 1924 ,à la suite d’une intervention chirurgicale ? Turandot fut néanmoins créée à la Scala en 1926, sous la direction du grand Arturo Toscanini, après que la fin du dernier acte eut été mise en forme par Franco Alfano.

La difficulté du rôle-titre explique que l’œuvre ne soit donnée qu’assez rarement. Elle n’a plus été vue à Nancy depuis la fin des années 1980. Les plus anciens d’entre nous se souviennent de la magistrale production de mai 1972, avec Hana Jankú-Turandot et Charles Craig-Calaf, alors que l’opéra de Nancy était dirigé par Jean-Claude Riber.

L’ambitus vocal de la princesse chinoise exige, en effet, de grands sauts d’intervalles, une tessiture poussée vers l’aigu qui peut rappeler Elektra et une puissance apte à traduire la détermination et la cruauté du personnage. Katrin Kapplusch, soprano allemande qui a étudié avec Joseph Metternich, relève assez bien le défi, avec des moyens vocaux qui lui permettent de répondre aux exigences de la partition, même si la projection vocale manque de cette force implacable que l’on attend dans ce rôle. Calaf, le ténor Coréen Rudy Park, à l’inverse, possède une voix à l’image de sa stature de sumo : puissance rare, souplesse et musicalité sur toute son étendue. On ne peut douter de son triomphe final, dans l’opéra comme auprès du public. Sa compatriote, Karah Son incarnait Liú. Elle possède le timbre pur et la maîtrise des sons filés propres à rendre le côté touchant du personnage. La basse hongroise, Miklós Sebestyén -qui incarnait le Roi dans la production du Metropolitan Opera d’Aida, retransmise depuis New-York, en 2012-, campait avec retenue Timur, le noble vieillard plein de désarroi. Le trio des ministres Ping, Pang, Pong, réunissait le baryton coréen Chang Han Lim, les ténors François Piolino qui vient du Baroque et Avi Klemberg que les Nancéens connaissent, notamment pour l’avoir vu dans la production récente de La Rondine. Ces protagonistes ne se contentent pas de chanter et leurs déplacements, traités comme autant de figures d’un ballet drolatiques, les apparentaient à des personnages tout droit sortis de Commedia dell’arte. John Pierce était Altoum.

Pour restituer l’atmosphère extrême-orientale de cette légende, Yannis Kokkos a choisi un décor stylisé : les éléments se découpent en ombres chinoises sur un fond dont la lumière varie suivant les moments de l’action. Les couleurs rouge du sang et noire de la nuit dominent l’ensemble et les masques, comme les maquillages, achèvent de créer un Orient mystérieux et inquiétant. Si les effets visuels sont réussis, on restera plus réservé, à l’exception signalée des trois ministres, sur la direction des acteurs principaux dont les déplacements semblent plus erratiques que justifiés par l’action.

La partition de Puccini est complexe, mêlant l’héroïsme (Turandot et Calaf), le lyrisme poignant, caractéristique de l’œuvre antérieure du compositeur (Liu), le comique (les ministres), traversé par des moments de grande violence rythmique, de déchainements choraux (ici les forces de Nancy et de Metz) dont l’intensité sonore doit cependant ne pas couvrir les solistes. Le langage harmonique est audacieux mêlant dissonances, bitonalité et recours à d’authentiques mélodies chinoises. Tout cela nécessite un orchestre, le plus grand utilisé par Puccini, où bois, cuivres et instruments de percussion jouent un rôle important. Tout doit se régler comme une mécanique horlogère. Le chef Israélien, Rani Calderon, a su donner une lecture cohérente et précise de l’ensemble, même si parfois ont eût aimé plus de tranchant et de fièvre rythmiques. Mais la scène n’est pas le studio et il faut tenir compte des possibilité des musiciens et des solistes.

Ce fut, en tout cas, l’occasion de se souvenir combien Puccini fut un grand orchestrateur et de regretter, une fois de plus, qu’il n’ait pu terminer son ouvrage dont le dénouement paraît bien pauvre après les fulgurances qui le précèdent. À quand une nouvelle production avec le final réécrit par Luciano Berio ?

 

Danielle Pister