Master Class Ludovic Tézier

Master class Ludovic Tézier à Nancy

3 et 5 juillet 2014

 

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Depuis plusieurs années, à l’orée de l’été et grâce au concours de l’Opéra National de Lorraine, l’association « Nancy Opéra Passion », fondée et dirigée par Jacques Delfosse, son président, et son épouse Zorica, sa vice-présidente, ouvre une master class à de jeunes chanteurs désireux de profiter des conseils d’un grand chanteur, prêt à partager avec eux les fruits de son expérience.

De 2007 à 2012, ce fut le très médiatique ténor José Cura qui assuma ces sessions, Ruggero Raimondi lui succéda l’an dernier. Les 30 juin, 1er et 3 juillet 2014, le baryton français Ludovic Tézier les animait (alors qu’il chantait dans la même période le rôle de Marcello de La Bohême sur la scène de l’Opéra Bastille). Seule la session du 3 juillet, de 14 à 18h et, à partir de 20h, la répétition du concert de clôture du samedi 5 juillet, étaient ouvertes au public. Des quelques quatre-vingts postulants, seuls treize furent sélectionnés sur enregistrements, par Ludovic Tézier et par son épouse, la soprano Cassandre Berthon. Onze étaient effectivement présents : quatre sopranos, quatre barytons, trois mezzo-sopranos de différentes nationalités mais Français en majorité. Thierry Garin, souriant, patient et attentif, accompagnait les chanteurs au piano.

Le cru de cette année était, dans l’ensemble, d’un très bon niveau, certains frôlant l’excellence. C’est le baryton serbe Stefan Hazic, déjà présent l’an dernier, qui ouvrait la session avec Cosi fan tutte. La voix est impressionnante pour ses 25 ans. Le Maître le reprendra sur sa façon de placer sa voix afin qu’il trouve la bonne assise pour respirer et passer du registre grave à l’aigu plus facilement. Il ne s’agit pas seulement de l’utilisation du diaphragme, des sinus, mais de la position du corps tout entier qui doit aider à l’ouverture de la cage thoracique. Ceci afin de ménager les cordes vocales, muscles qui perdent assez rapidement de leur tonicité avec l’âge et qu’il faut ménager dès le départ. Les remarques concernaient aussi l’appui sur les syllabes qui doivent se placer sur une ligne continue. Autant de points sur lesquels Ludovic Tézier reviendra inlassablement avec chacun des candidats. Sans jamais marquer la moindre impatience devant les plus réticents et avec humour pour ne blesser personne. Le pédagogue révèle sur quoi repose la qualité du chanteur d’excellence, sollicité par les scènes internationales, qu’il incarne : maîtrise technique impeccable favorisant la beauté du son, sans jamais sacrifier la diction. Ce qui frappe c’est que Ludovic Tézier n’insiste pas, ou peu, sur une analyse d’ordre psychologique des personnages interprétés. C’est le respect du texte et de la partition, liés de façon indéfectible, qui fait sens et produit beauté et émotion musicales.

Le second candidat, le baryton français Philippe Estèphe, 24 ans, aura droit à deux airs, car chacun est bref : « l’Air du champagne » du Don Giovanni de Mozart et celui d’Albert du Werther de Massenet. Le second convient mieux à ce pratiquant de la mélodie. La voix est encore un peu « verte ». Sans doute une question de mauvais placement « dans » le nez, alors que le bon se situe « derrière ». Occasion pour Tézier de rappeler la leçon elliptique que lui avait prodiguée Franco Corelli : « Quand tu mets le nez, tu serres la gorge. ». Cette pratique empêche l’émission correcte du son.

On ne quittait pas les voix graves avec la première candidate féminine, la mezzo-soprano franco-allemande Belinda Kunz, 27 ans. Avec la célèbre habanera de Carmen, elle illustrera, à ses dépens, les difficultés d’interprétation d’un air qui n’est simple qu’en apparence. Ludovic Tézier lui indiqua patiemment comment ne pas chercher directement à positionner correctement son diaphragme, ce qui échoue généralement, mais à le « travailler de façon périphérique », en assouplissant la position générale du corps. Le contraste était sensible avec la mezzo suivante, Violette Polchi, 24 ans, au timbre plus caractéristique et au choix plus original : l’air, réattribué assez récemment à Niklausse, rôle travesti des Contes d’Hoffmann d’Offenbach, « Vois sous l’archet frémissant ». Il sollicite le grave de la tessiture de la soliste qui se tira avec les honneurs de la difficulté. La première partie prit fin avec la soprano Charlotte Despaux, 29 ans, et le fameux « Caro nome » du Rigoletto de Verdi, où elle fit preuve d’une assez remarquable maîtrise des coloratures.

La seconde partie, écourtée, permit encore de suivre les prestations du Coréen Kim Taeill, 31 ans, qui livra une remarquable prestation du dernier air du marquis de Posa du Don Carlo de Verdi. La qualité de la voix, comme celle de l’interprétation, recréaient l’intense émotion de la scène, ce qui n’atteignent pas toujours les chanteurs, surtout en début de carrière. Tout aussi intéressant, mais dans un style différent, le baryton Franco-Marocain Anas Seguin, 23 ans, Mercutio coiffé à la rasta, convainquant par sa présence physique et sa maîtrise vocale dans la Ballade de la Reine Mab (Romeo et Juliette de Gounod). La Française Elena Le Fur, 28 ans, avait choisi la difficulté avec le grand air de Violetta, de la fin du 1er acte de La Traviata de Verdi, et elle eut du mal à se plier aux conseils du Maître. Julie Martin du Theil, 30 ans soprano française, se montra plus à l’aise dans le célèbre air pour colorature de Linda di Chamounix de Donizetti.

Ce n’est que dans la répétition du concert, le soir, que l’on découvrit la soprano tchèque Anita Jirovská, 30 ans, qui avait choisi de « chanter dans son arbre », avec le « Chant à la lune » de Rusalka de Dvořák. Mais la surprise la plus piquante fut apportée par la dernière mezzo, la Française Eléonore Pancrasi, 24 ans, qui interpréta un air de la zarzuela Las Hijas de Zebedeo, de Ruperto Chapí. Outre un espagnol et une ligne vocale impeccables, elle possède l’élégance et l’humour nécessaires à la compréhension des sous-entendus grivois du texte sans que jamais la ligne jaune du mauvais goût soit franchie.

Le samedi 5 juillet, à 20 h, l’orchestre symphonique et lyrique de Nancy, dirigé par le chef allemand Michael Balke, attentif et précis, accompagnait le concert de clôture de cette master class, avec en prime l’exécution de deux ouvertures, celles de Guillaume Tell et du Barbier de Séville. Richard Martet, actuel rédacteur en chef d’Opéra Magazine, présentait chacun des participants. Le public qui avait suivi les séances ouvertes au public put retrouver avec d’autant plus de plaisir les jeunes chanteurs qu’il pouvaient mesurer les progrès de chacun, avant de les entendre tous ensemble au finale, dans le célébrissime « Dein ist mein ganzes Herz » du Pays du sourire. Ludovic Tézier se glissa dans le groupe à la dernière reprise, joignant sa voix puissante aux riches harmoniques, à celle des jeunes espoirs du chant lyrique, pour le plus grand plaisir de la salle.

À l’issue de cette master class 2014, on ressort admiratif devant le travail fourni par ces jeunes artistes et rassuré sur la pérennité de l’opéra. Surtout, on a découvert derrière le grand chanteur international, Ludovic Tézier, non seulement le grand technicien, le fin musicien, mais aussi l’homme généreux, le pédagogue empli de simplicité et d’humanité qui n’a jamais, contrairement à d’autres de ses confrères, cherché à se mettre en avant au détriment de ses élèves. Sa disponibilité était totale du début à la fin des séances, et même pendant les entractes où il s’est prêté à toutes les interpellations des spectateurs qui l’ont approché. De quoi donner envie de l’entendre à nouveau et de redécouvrir ses enregistrements. Un grand merci à l’Association « Nancy Opéra Passion » pour ces moments de bonheur.

Danielle Pister, première vice-présidente du Cercle Lyrique de Metz