De Strasbourg à Luxembourg

Tchaïkovski à Strasbourg, Puccini à Luxembourg.

21 et 26 juin 2015

 

Le Cercle Lyrique de Metz a frappé un grand coup en organisant deux sorties exceptionnelles à quelques jours d’intervalles, les 21 et 26 juin dernier. Ce remarquable doublé, conçu par notre président et notre secrétaire, nous a menés successivement à l’Opéra du Rhin, à Strasbourg, puis au Grand Théâtre de Luxembourg. Dans les deux cas, une immense satisfaction d’ordre musicale et quelques frustrations concernant les mises en scène.

Le dimanche 21 juin, une douzaine de membres et de sympathisants du CLM se rendaient à Strasbourg pour assister à La Dame de Pique qui constitue, avec Eugène Onéguine, l’un des deux grands chefs-d’œuvre de Tchaïkovski dans le domaine de l’opéra. Composée à Florence au printemps en 1890 et antépénultième composition lyrique de notre musicien avant Iolanta, la Pikovaïa dama, (en russe : Пиковая дама), est inspirée d’une œuvre de Pouchkine, comme Eugène Onéguine, quatorze années auparavant. A ce propos, on n’insistera jamais assez sur la place de premier plan que tient Alexandre Pouchkine dans l’âme russe depuis sa disparition, lors d’un duel en 1837, que ce soit à l’époque tsariste, au temps de l’URSS ou de nos jours. Un artiste aussi imprégné de romantisme que Tchaïkovski ne pouvait qu’y être sensible. Modeste Tchaïkovski, frère du compositeur et auteur du livret, modifia la trame du conte fantastique original. L’œuvre est construite autour de l’addiction au jeu d’Hermann, aristocrate allemand en fonction à la cour de Catherine II, à Saint-Pétersbourg. La musique, particulièrement inspirée, est d’une réelle efficacité dramatique même si le compositeur prend parfois le risque d’un assemblage composite avec un chœur d’enfants inspiré de celui des gamins dans Carmen, un divertissement assorti d’un ballet, dans l’esprit de Mozart et, enfin, une citation d’un opéra de Grétry, Richard Cœur de Lion, chantonnée par la vieille Comtesse. L’œuvre fut créée en décembre 1890 à Saint-Pétersbourg et remporta un succès considérable. Elle bénéficia du concours de Marius Petipa pour la mise en place du ballet intégré à l’acte II. Elle reste un des pilier du répertoire du Mariinski et du Bolchoï même si, en Occident, elle est quelque peu éclipsée par Eugène Onéguine.

La réalisation de l’Opéra du Rhin, coproduite avec l’Opéra de Zürich, vient donc à point nommé et, musicalement, les spectateurs n’ont pas été déçus avec une distribution constituée essentiellement d’artistes issus du monde slave, dont le ténor ukrainien, Misha Didyk, dans le rôle d’Hermann, et la soprano moscovite, Tatiana Monogarova, dans celui de Lisa. Le Philharmonique de Strasbourg, qui eut son heure de gloire dans les années 70 avec Alain Lombard, était brillamment dirigé par son chef actuel, le slovène Marko Letonja, en dépit d’une certaine tendance à couvrir parfois les voix. On pourra être plus réservé sur la mise en scène de Robert Carsen qui s’est permis de supprimer le ballet en prétendant, à tort, qu’il ne figurait pas à la création et en situant l’action dans un espace vide avec un jeu de lumières montant et descendant du plafond, le tout dans une ambiance verte, cette couleur « malsaine » selon le metteur en scène, évoquant la cupidité, les tapis des tables de jeu, les dollars ! On est, décidément, bien loin des fastes de Saint-Pétersbourg au XVIII° siècle, représentés, c’est vrai, de façon souvent kitsch dans les productions russes. Signalons enfin que le programme vendu à l’entrée, véritable petit ouvrage de musicologie, est un modèle du genre. On en retrouvera quelques éléments sur le site de l’Opéra du Rhin.

Cinq jours plus tard, le vendredi 26, une trentaine de lyricophiles accompagnait le CLM pour une Madama Butterfly de Puccini, œuvre trop connue pour qu’il soit nécessaire de la présenter. Il s’agissait d’une coproduction avec l’Opéra de Lille, mise en scène par Jean-François Sivadier et déjà présentée à Nancy, il y a quelques années. Comme pour la Dame de Pique strasbourgeoise, absence totale de décors, rejet de toute « japonaiserie », déambulation sur la scène de figurants sans signification particulière. Comme Robert Carsen, Sivadier a sans doute voulu obliger le spectateur à la concentration mentale et à une réflexion sur l’œuvre, sans ajouts d’aucune sorte. Soit. C’est un parti-pris parmi d’autres. Permettons-nous quand même de rappeler qu’une représentation d’opéra ne saurait se confondre avec un cours d’agrégation de philosophie ! Heureusement, l’interprétation nous a musicalement comblés. Insistons, d’abord, sur l’exceptionnelle qualité du Philharmonique de Luxembourg qui, au fil des années, notamment sous la direction musicale d’Emmanuel Krivine, s’est peu à peu hissé au niveau des meilleures phalanges européennes. Il était conduit, ici, par Antonino Fogliani qui sut, merveilleusement, faire ressortir les subtilités d’une orchestration puccinienne à laquelle, en leur temps, Debussy et Ravel avaient rendu hommage. Au sein d’une distribution de qualité dont on trouvera le détail sur le site de l’orchestre, on retiendra l’exceptionnelle Cio-Cio-San, dite Madama Butterfly, de l’Italienne Serena Farnocchia que nous avons personnellement félicitée par courriel.

En résumé, deux très belles sorties, assorties, au retour, de dégustations de friandises concoctées par notre président et notre secrétaire, accompagnées d’une coupe de champagne. A chaque fois, à la descente du car à l'arrivée à Metz, des participants heureux et épanouis : un bel et juste hommage rendu à Jean-Pierre Vidit et Marie Gauly-Beck qui avaient eu l’idée de ces deux déplacements. Qu’ils en soient très chaleureusement remerciés.

Jean-Pierre Pister, vice-président du CLM