Le Quatuor Jerusalem

UN QUATUOR D’ÉLITE A L’ARSENAL DE METZ

(L’Arsenal - 10 décembre 2015)

 

La date du jeudi 10 décembre 2015 sera à marquer d’une pierre blanche dans l’éphéméride de la vie culturelle et musicale messine. En effet, la petite  salle dite « de l’Esplanade » de l’Arsenal accueillait, ce soir-là, le Quatuor Jerusalem pour un concert consacré à Haydn, Bartók et Dvořák. Cet évènement concluait l’édition 2015 des Journées Européennes de la Culture Juive, consacrées, cette année, à la thématique de « Ponts et Cultures » et organisées traditionnellement et de main de Maître, par notre amie Désirée Mayer et tout son équipe. Metz renouait ainsi avec la pratique des séances de musique de chambre dont on a, hélas, perdu l’habitude depuis un certain nombre d’années. En effet, la grande époque de l’ALAM qui recevait naguère les Amadeus, les Alban Berg, les Julliard est révolue depuis longtemps alors que la salle « de l’Esplanade » se prête particulièrement bien à ce type de manifestation.

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Fondé en 1993 autour du violoniste Avi Abramovitch, le Quatuor Jerusalem est une formation israélienne qui réunit aujourd’hui les violonistes Alexander Pavlovski et Sergeï Bresler, l’altiste Ori Kam et le violoncelliste Kyril Zlotnikov. Précisons que ce dernier joue sur l’instrument « Sergio Perresson » qui a appartenu à la grande Jacqueline du Pré et que Daniel Barenboïm a mis à sa disposition. Barenboïm et Du Pré s’étaient mariés à Tel Aviv en juin 1967, en pleine Guerre des Six Jours. Après deux décennies d’existence, le Quatuor Jerusalem bénéficie aujourd’hui d’une notoriété mondiale grâce, notamment, au soutien de la BBC et du label discographique Harmonia Mundi. Des enregistrements tels que l’Opus 18 de Beethoven et La Jeune Fille et la Mort de Schubert lui ont valu des éloges et des distinctions mérités.

Le programme donné à Metz était centré sur trois compositeurs issus de cette Mitteleuropa qui fut si importante comme creuset de la musique occidentale. D’abord avec Joseph Haydn, l’inventeur du quatuor à cordes comme de la symphonie classique. L’Opus 77 n° 1 appartient à une série inachevée commencée en 1789 et éditée en 1802. Il est dédié au Prince Lobkowitz qui fut également le protecteur du jeune Beethoven. Son troisième mouvement, Menuetto, est en fait un scherzo « presto » redoutable. Avec une technique sans faille, les Jerusalem donnent de cette œuvre une lecture à la fois classique et très virtuose.

Le Sixième et dernier Quatuor de Bartók venait ensuite. Il fut commencé en Suisse à la veille immédiate de la Seconde Guerre mondiale et avant le départ du compositeur pour son ultime exil américain. Bartók avait fui le régime de l’Amiral Horthy quelque temps auparavant, imité par d’autres artistes hongrois dont le jeune Georg Solti, le futur chef d’orchestre. Il venait de produire sa Musique pour Cordes, Percussions et Célesta, considérée à juste titre comme son œuvre la plus aboutie. Le Sixième Quatuor ne sera créé à New-York, par les Kolish, qu’en 1941. Les Jerusalem traduisent à merveille ce désespoir si caractéristique de l’œuvre à un moment où Bartók s’apprête à vivre aux Etats-Unis dans une demi-misère, soutenu seulement par Yehudi Menuhin - qui lui commandera sa Sonate pour Violon seul - et par le Boston Symphony pour lequel il écrira son fameux Concerto pour Orchestre. Le compositeur disparaitra en 1945 sans avoir revu sa patrie.

En seconde partie de concert, les Jerusalem nous ont comblés avec le célèbre Douzième Quatuor « Américain » d’Antonin Dvořák qui fut magnifiquement traduit par une sonorité et un rendu des couleurs exemplaires. Rappelons que le compositeur séjourna aux Etats-Unis de 1892 à 1895 et qu’il exerça, à New-York, les fonctions de directeur du Conservatoire. Le Quatuor Américain fut composé en 1893 lors d’un séjour dans l’Iowa. De même que la fameuse Symphonie du Nouveau Monde, créée l’année précédente, il est imprégné d’éléments de Negro spirituals avec des rythmes syncopés et pointés caractéristiques et l’utilisation de gammes pentatoniques dans les gammes mineures. Cette forme géniale de syncrétisme musical fut naguère l’objet d’un mépris pathologique de la part de certains prétendus musicographes tels que l’ignoble Rebatet. Ce regard est, aujourd’hui, complètement dépassé, Dieu merci. Nous savions, par leur enregistrement discographique, que les Jerusalem avaient réalisé la meilleure version du Quatuor Américain. Ce miracle interprétatif fut largement renouvelé en ce soir du 10 décembre à l’Arsenal. Ajoutons que par rapport à la thématique « Ponts et Cultures », ce chef-d’œuvre du grand musicien tchèque était parfaitement en situation.

Douzième Quatuor « Américain » d’Antonin Dvořák, second mouvement Lento

Merci, Messieurs, pour ces moments privilégiés et pour cette magnifique clôture des JECJ 2015.

Jean-Pierre Pister, vce-président du Cercle Lyrique de Metz