Philharmonique de Luxembourg

Le Philharmonique de Luxembourg dans Bartók et Tchaïkovski

L’Arsenal – 5 mars 2016

 

Troisième concert symphonique d’envergure à l’Arsenal de Metz en moins d’un mois ! Ce samedi 5 mars, le palais Bofill recevait l’Orchestre Philharmonique de Luxembourg (ou OPL) et le violoniste allemand Frank-Peter Zimmermann, placés sous la direction du jeune chef d’orchestre espagnol Gustavo Gimeno. Rappelons pour mémoire que le Philharmonique de Luxembourg est le lointain héritier de ce qui fut, des années 50 aux années 80 le « grand Orchestre symphonique de Radio Luxembourg » puis l’« orchestre symphonique de RTL », fondé naguère par Henri Pensis et dirigé, pendant des décennies, par Louis de Froment. Les plus anciens d’entre nous se souviennent des excellentes émissions d’initiation musicale, réalisées avec cet ensemble par Pierre Hiegel. En quelques années, cette formation s’est hissée à un réel niveau international avec des directeurs musicaux tels que David Shallon et, plus récemment, Emmanuel Krivine. Une politique intelligente d’enregistrements a contribué à asseoir cette réputation. En septembre dernier, Gustavo Gimeno prit la succession d’Emmanuel Krivine. Né à Valencia, timbalier pendant douze ans de l’Orchestre du Concertgebouw d’Amsterdam, Gimeno apprit son métier de chef auprès de personnalités aussi considérables que Claudio Abbado et Mariss Jansons, excusez du peu ! L’Espagne serait-elle en train de devenir, à l’instar de la Finlande, une pépinière de jeunes directeurs d’orchestres particulièrement doués ?

Le programme proposé aux Messins était assez exigeant avec le Deuxième Concerto pour violon de Bartók et la Quatrième Symphonie de Tchaïkovski. Cette exigence a pu être mesurée par le degré d’inculture d’une partie du public qui crut pouvoir applaudir de façon intempestive entre chaque mouvement des deux compositions !

L’œuvre de Bartók, longtemps perçue comme étant unique avant la découverte vers 1960 d’un concerto de jeunesse, fut écrite en 1937 pour Zoltan Székely, ami du compositeur et membre éminent du célèbre Quatuor Hongrois. Székely en assuma la création à Amsterdam en mars 1939 à Amsterdam, sous la baguette d’un Mengelberg, « père fondateur » de l’Orchestre du Concertgebouw qui n’allait pas tarder, hélas, à se vautrer dans la collaboration avec l’occupant, aux Pays-Bas, dès l’année suivante. Dans le même temps, Bartók et Székely étaient contraints de fuir aux USA pour échapper au nazisme. Ce concerto, structuré classiquement en trois mouvements, suppose de la part du soliste et de l’orchestre, une technique instrumentale parfaite. Il n’est pas sans rappeler ce chef d’œuvre qu’est la Musique pour cordes, percussions et célesta, composée peu de temps auparavant. Certaines modulations des cuivres annoncent, par ailleurs, le futur Concerto pour Orchestre. L’OPL est d’autant plus familier de cette musique qu’il vient d’en laisser une superbe gravure dirigée par Krivine avec, comme soliste, Tedi Papavrami, bien connu des habitués de l’Arsenal. Ceci étant, assez peu de grands violonistes ont servi ce chef-d’œuvre. Rappelons le souvenir de Yehudi Menuhin qui sut convaincre Furtwängler de l’enregistrer en sa compagnie, permettant au grand chef allemand de se dédouaner et de prouver qu’il était capable de diriger de la musique « moderne », considérée pourtant comme « dégénérée » dans les années noires du nazisme ! Félicitons Frank-Peter Zimmermann pour sa belle sonorité et une technique infaillible, admirablement soutenu par l’orchestre grand-ducal. Zimmerman, un des grands archets actuels, n’est plus à présenter avec une riche discographie, à la hauteur de son talent. En bis, il nous gratifia d’une étonnante transcription pour violon d’un des plus connus Préludes de Rachmaninov.

La Quatrième de Piotr Ilitch Tchaïkovski fut composée en 1877, elle est à peu près contemporaine du Premier Concerto pour piano et du Lac des Cygnes. Parmi les six symphonies produites par le compositeur, elle est avec la Pathétique la plus connue et nous confessons la préférer à cette dernière parce que moins rabâchée et se prêtant moins à une surenchère d’émotivité. Le troisième mouvement, scherzo, en est particulièrement remarquable, avec des cordes qui jouent « pizzacato ostinato ». Gustavo Gimeno nous donna de cette grande symphonie une traduction plus brillante et virtuose que romantique, servi par un orchestre particulièrement étoffé, aux cuivres lumineux et aux cordes graves assurant une magnifique assise à l’ensemble : onze violoncelles et huit contrebasses. Nos voisins luxembourgeois ne lésinent pas sur les moyens ! En bis, une Polonaise d’Eugène Onéguine, particulièrement survoltée, terminait la soirée.

Un grand concert, un des points forts de cette saison à Metz où l’OPL n’était pas venu depuis 2005. Deux semaines après avoir accueilli l’Orchestre de Sarrebruck-Kaiserslautern, l’Arsenal renouerait-il avec la pratique des orchestres invités en dépit des contraintes budgétaires ? Certes, il est plus facile de faire venir une formation distante de soixante kilomètres, en lieu et place du Philharmonia de Londres, du Concertgebouw d’Amsterdam, du Philharmonique de Saint-Pétersbourg, de l’Orchestre du Festival de Budapest, tous accueillis, naguère dans la grande salle du Palais Bofill, une des plus belles d’Europe, parfaitement adaptée à des formations aussi prestigieuses.

Il y a quelques semaines, à un élu qui regrettait la venue de plus en plus rare des orchestres étrangers à l’Arsenal, un de nos édiles crut pouvoir répondre : « ce n’est pas grave, nous aurons, cette saison, Barbara Hendricks »… Cherchons l’erreur !

Jean-Pierre Pister