Un concert espagnol

L’hispanisme dans tous ses…éclats

 

Entre le subtil espagnolisme à la française du concert de décembre 2013 dirigé par Alexandre Myrat et celui donné l’autre soir à l’Arsenal, c’est ni plus ni moins un Rubicon qu’ont franchi les pupitres de l’Orchestre National de Lorraine. Au programme du premier, les compositeurs hexagonaux, de Saint-Saëns à Ravel, traduisaient des pinceaux d’aquarelle, tandis qu’au second, les compositeurs ibères, à cheval eux aussi sur le XIXe et le XXe siècles, avaient mis la gomme à fond, ce dont explora la baguette du barcelonais Edmon Colomer.

A part Manuel de Falla, c’est tout juste si l’on connaît les autres. Et pourtant, ils foisonnent. Le tarragonais de Valls, Roberto Gerhard, (1896-1970), réputé en son pays pour sa synthèse du sérialisme schoenbergien et du folklore catalan, avait fait suivre à l’auditoire ses Soirées de Barcelone allant d’élégants thèmes dansants sur une base atonale, aux tableaux descriptifs, aux bercements champêtres avec leur pointe d’ironie. Déjà, le chef, au pur-sang espagnol, avait poussé les musiciens vers des nuanciations sérieusement pigmentées. Il augmenta la dose au moment des Tres Ciudades (les Trois villes) de Julian Bautista (1901-1961), ce qui couvrit un tantinet la soliste, la mezzo Josè Maria Lo Monaco, par ailleurs très solide dans les rôles d’opéras allemands et autres. Livrant un vibrato tendu, elle eut une approche un peu réservée et légèrement grave de Malagueña, un tantinet plus folklo de Barrio do Cordoba puis de coupe classique de Baile sur fond de castagnettes.

ZARZUELAS : OÙ L’ON DANSE DANS SA TÊTE…

Vinrent ensuite les enivrantes zarzuelas attendues. Et là, le chef engagea sa fibre catalane selon une impétuosité rarement observée, instillant dans les pupitres des couleurs flamboyantes et moulant un développement orchestral rutilant. Avec beaucoup d’empathie envers les musiciens qui répondaient visiblement à son attente ! Il passa de Ruperto Chapí, l’Alicantais, au madrilène Federico Chueca, un fanatique du genero chico, dont le tango avait quelques accointances avec les opéras-comiques d’Offenbach, puis à l’Aragonais le plus connu des péninsulaires, et lui aussi parodieur d’opéras, le fameux Pablo Luna, qui fit nettement monter l’applaudimètre. Et dans cette partie, la mezzo Lo Monaco était parfaitement dans son élément.

On attendait le féroce et rougeoyant Tricorne de Manuel de Falla, à l’orchestration saillante, et qui ne pouvait être que mystérieux et spectaculaire, le chef dépassant les rythmes du ballet de ses allargamentos enivrants. De la seguedillas à la farruca, on passait des figures énigmatiques, pittoresques, folkloriques, aux flagellantes vagues sonores, aux sifflements aigus, aux reliefs séduisants, avant d’arriver à la populaire jota finale, à ses traits jaillissants, ses tempos appuyés, bref, à livrer tous les paroxysmes.

 

Georges MASSON