« La Grande Illusion »

Orchestre National de Lorraine : coup d’envoi ?... coup de feu !

Arsenal – 19 septembre 2014

L’horrible destin de la reine hindoue Padmâvatî avait servi à Jacques Mercier à donner le coup d’envoi de la nouvelle saison 2014/2015 de l’Orchestre National de Lorraine. La soirée à programme, anticipatrice des horreurs de la Grande Guerre, thématisait ainsi le concert sous le titre de La Grande Illusion. Et le pistolet à nœud coulant illustrant le dos du menu du soir, semblait symboliser avec une froide ironie, une possible séquence pacificatrice qui n’a jamais eu lieu. Cette Suite de l’opéra-ballet d’Albert Roussel, (que l’on ne produit, hélas, jamais), donnait le signal des fatums à venir, au travers d’une trame musicale serrée, à la polymodalité concentrée, évoquant peu ou prou les modes hindoustani, et dont le chef traduisit les phases orchestrales à peine orientalisées mais chargées d’un hypothétique monstre mettant le doigt sur la gâchette de l’angoisse.

Or, la détresse et la gravité allaient s’étendre au Concerto pour la main gauche que Maurice Ravel avait composé pour Paul Wittgenstein qui avait perdu son bras droit sur le front. Mercier booste son armure orchestrale dont les cuivres montrent les dents et la percussion les poings, projetant une force dévorante et une férocité assez inattendue, dans lesquelles s’engouffre le délicat piano de Nicholas Angelich (il s’était déjà produit à L’Arsenal dans ce même concerto), apportant un roboratif et apaisant contraste et abordant les phases centrales avec une sensibilité grave ainsi que d’une finesse à fleur de peau. Son interprétation était à l’opposite de celles dont certains interprètes mettent souvent en exergue leur propre virtuosité, accentuant les séquences jazzifiantes, et jouant les vedettes d’un concours d’athlètes du clavier. Une restitution de l’œuvre qui, in vivo, donnait à l’orchestre une ampleur fulgurante absorbant le soliste, et toute différente de sa retransmission en direct sur Radio Classique dont les opérateurs avaient plutôt mis la sourdine sur le massif instrumental, alors qu’ils avaient amplifié un peu trop la partie du pianiste. Un comparatif des plus curieux que je tiens de Richard Bance, une fine oreille musicale, présent au concert mais ayant pris soin également de capter l’enregistrement. La pureté avec laquelle Nicholas Angelich aborda ses bis, dont son extrait de la Sonatine de Ravel, tenait du divin ravissement.

On avait plutôt l’habitude d’écouter les Valses nobles et sentimentales du même Maurice Ravel, dans leur version pianistique que leur transcription orchestrale. Aussi, d’aucuns purent être surpris de la sombre restitution qu’en a donnée Jacques Mercier, lequel, au rebours de la délicatesse de leur définition, portaient cette gravité, en phase directe avec le climat sombre du moment. Mais on était ainsi en parfaite continuité d’atmosphère, inquiète et tourmentée d’une époque. En parfaite continuité également, le chef enchaîna, (ce qui est rare), avec le célèbre poème chorégraphique La Valse, dont les tourbillons graves étaient en phase avec l’inquiétude de l’heure. Oui, les transes et les affres du moment étaient bien présentes. Le chef de l’O.N.L. annonce un Avis de Tempête en octobre. Chaussez les brodequins, cher public ! Or, on ne va tout de même pas refaire la Guerre de 14 ?

Georges MASSON