Le Malade Imaginaire à Metz

Le Malade Imaginaire de MOLIÈRE

Mise en scène de Michel Didym

Opéra Théâtre de Metz-Métropole les 27,28 et 29 Janvier 2015

 

Moliere

 

Le portrait de Molière peint par Nicolas Mignard en 1658 montre un homme vigoureux et dans la pleine force de ses moyens. Il contrasterait probablement avec celui que le peintre aurait pu faire 15 ans plus tard alors que le celèbre dramaturge montait Le Malade imaginaire. La maladie dont était affecté Molière était tout sauf « imaginaire » et l’on peut raisonnablement penser à l’atmosphère crépusculaire qui devait régner dans les coulisses du théâtre lorsque la troupe voyait un homme affaibli et malade enfiler les habits d’un personnage qui, lui, ne l’était que dans sa tête !

Le Malade imaginaire est la dernière comédie-ballet écrite par Molière au crépuscule de sa vie. Il est alors lui-même confronté au développement de sa maladie – d’après les historiens : la tuberculose – et il commence à cracher le sang et voit ses forces progressivement l’abandonner. Il mourra d’ailleurs chez lui à l’issue de la 4ème représentation et non sur scène comme la légende le veut. Son oeuvre sera crée au Théâtre du Palais Royal le 10 Février 1673. Molière qui s’est brouillé avec Lully en sera réduit à introduire de simples intermèdes musicaux. La musique sera toutefois signée par Marc Antoine  Charpentier et les ballets imaginés par Pierre Beauchamp. Même si l’on est bien en présence d’une comédie où l’on voit poindre nombre des effets bouffes de la comédia dell’arte, est-on vraiment en présence d’une comédie ? Car les parties comiques alternent presque poids pour poids avec de longues scènes – comme celle de Béralde et d’Argan – où le propos est beaucoup plus élevé et pousse le spectateur à une profonde réflexion plus qu’au rire. Si l’on écoute le texte avec un peu de distance et de rigueur on est obligé de constater que cette œuvre révèle un Moliere au sommet de son art de dramaturge – la construction de la pièce repose sur une mécanique précise et efficace proche de ce que l’on retrouvera bien plus tard dans le vaudeville : point de temps morts – affecté d’une plume qui traduit une maîtrise parfaite de la langue française qui vient rendre très audible un propos où l’homme est confronté aux grandes questions existentielles : lamort certes mais aussi l’amour. Il serait peu-être plus juste de parler de « comédie philosophique ». Faut-il comme Béralde accepter sereinement – stoïquement ? – son sort dans une sorte de sagesse que ne renierait pas le philosophe ? Ou bien – et c’est la position d’Argan – pester, se révolter, lutter et trouver dans le « secours » de la médecine un espoir  - que l’on sait finalement vain - de repousser les échéances ?Il y a donc différentes façons de faire face à la mort et diverses voies de soin pour y remédier. Au fond, en posant la question du soin donné à autrui et de la folie qui consiste à croire que l’on puisse soigner quelqu’un – Freud disait déjà qu’il y avait trois métiers impossible : gouverner , éduquer et soigner – Molière, en se focalisant sur la dimension soignante - brosse finement le tableau de nos réactions face à la mort : l’acceptation et la résignation comme le proclame Béralde le frère du Malade imaginaire ou l’hypocondrie – cette maladie qui consiste à se croire atteint de toutes sortes de maux plus ou moins réels – qui vise à anticiper toute occurrence de la mort pour mieux la contrecarrer. Derrière cette question s’en profile une autre qui est inhérente à la perspective de la mort : la peur de l’inconnu puisque la mort est, par essence, une expérience intransmissible que nous affrontons dans la plus grande solitude ainsi que dans la plus parfaite ingnorance.

La mise en scène de Michel Didym est « classique » dans le sens le plus flatteur et noble que ce terme peut avoir. On sent au travers de son travail poindre l’amour et l’admiration qu’il porte à Molière et qu’il relie dans sa note d’intention distribuée au théâtre à une épreuve de santé personnelle. Le metteur en scène prend toutefois, me semble-t-il, la liberté d’ajouter un personnage – Polichinelle – qui vient chanter une chanson italienne pour vraisemblablement rappeler le lien avec la commédia dell’arte…….Mais, en dehors de la performance du comédien – Jean Marie Frin – cette intervention casse un peu le rythme du propos et cette mécanique comique si bien réglée. La seconde liberté que le metteur en scène semble avoir prise réside dans une réécriture de la musique – elle est de Philippe Thibault – qui, en respectant les textes du ballet d’intronisation au final puise plus dans la musique actuelle – basse, percussions, boites rythmiques…….- que dans une caricature de la musique de Marc Antoine Charpentier. Le metteur en scène conjugue donc un classicisme noble et une tentative raisonnée de modernité. Il le concrétise par le biais de costumes « métissés » : certains sont habillés en costumes et chaussurres ad hoc tandis que d’autres – Béralde notamment - évoluent en costume actuels. Il semble que ce métissage veuille souligner – au cas où le spectateur ne l’aurait pas perçu - le dimension intemporelle de la pièce mais surtout son caractère actuel. Les costumes d’Anne Autran soulignent aussi le côté farcesque des personnages par l’esprit louis-philipard de ceux de Monsieur Diafoirus et de son fils Thomas. Mis à part l’intermède de Polichinelle, notons le respect du texte que les différents artistes qui endossent des rôles complexes et difficiles rendent parfaitement. La direction du travail d’acteur semble aussi dans cet esprit où l’art du comédien est mis totalement au service d’un texte qui, finalement, se suffit à lui-même. On peut donc saluer les performances de chacun des acteurs. La Toinette d’Agnès Sourdillon semble le maître de cérémonie d’un ballet dont elle connaît toutes les entrées et les sorties. Elle transmet un plaisir du jeu qui sied parfaitement à son personnage puisqu’il est au service du bon sens etvde la vie.

L’Angélique de Jeanne Lepers retrouve les accents de l’héroïne fraîche et naïve, maladroite mais décidée où l’on peut apprécier le remarquable travail corporel de la comédienne qui ponctue magnifiquement le texte. Je suppose que le rôle de Thomas Diafoirus doit être une sorte de rêve pour tout comédien par la démesure qu’il faut insuffler au personnage : Bruno Ricci y réussit au delà de toute espérance car il y croit et de ce fait  est plus dans la farce que dans la caricature qui implique la distance.  On pourrait faire la même remarque pour Cléante – Barthélémy Meridjen - qui doit contrefaire un accent italien d’opérette et livre avec fougue et conviction un personnage d’amoureux transi mais volontariste.  Béralde – Jean Claude Durand – dans une tonalité plus discrète est à l’unisson de son rôle de « voix de la raison ». L’Argan d’André Marcon est beaucoup moins farcesque et plus en retenue comme si l’acteur devait ou voulair traduire la dépression sévère qui est souvent à l’arrière plan de ces profils hypocondriaques.

«  Dignus, dignus est intrare »…. au registre des belles productions de cette œuvre magnifique.

                                                                            

Jean Pierre VIDIT, président du Cercle Lyrique de Metz