De Haydn à Bruckner

Demarquette : pensée profonde et légère d’un violoncelliste au top

(28 mars 2014)

 

Dans le cercle restreint des grands solistes du violoncelle, le nom d’Henri Demarquette se démarque pourrait-on dire sans prendre le verbe pour un banal jeu de mots. D’évidence, il s’inscrit dans la filiation de l’école franco-belge des Isayë, Maurice Gendron et des Pierre Fournier. Mais il a une particularité, ainsi qu’il l’a à nouveau démontré dans son Premier concerto en ut de Haydn au dernier concert de l’Arsenal. Il nourrit cet archétype de la pensée pénétrante de la musique, qu’il exprime cependant sur le fil arachnéen de l’archet dont il ne presse jamais le crin. Et il développe, sur son précieux Cappa de 1697, une belle ligne de chant, douce et sereine, ses sautillés surfant sur le cordier, et déroulant la cadence de son premier mouvement dans les nuances mezza-voce, voire pianissimos, avant de se diriger vers une séquence d’une virtuosité étonnante et secrète, sans la moindre velléité d’y briller. Son Adagio fut d’une beauté sereine qu’il distilla avec pudeur et sans le moindre effet factice. Enfin on croisera dans son bis, extrait d’une Suite pour violoncelle seul de Bach, la même oxymore définissant les infimes murmures d’un sentiment profond. Vifs applaudissements. L’intime voix du cœur avait payé.

REPENSER L’ÉQUILIBRE SONORE

L’Orchestre national de Lorraine était dirigé par le Viennois Martin Sieghart, déjà invité. Il a cette fibre austro-allemande qui lui permet d’appréhender la carrure des œuvres dans l’esprit du répertoire germanique. Il le démontra au fil d’un programme des plus classiques puisqu’il enchaînait à l’ouverture du Don Juan de Mozart, le concerto de Haydn, la Troisième symphonie de Bruckner connue pour son appellation de Wagner-Symphonie occupant la seconde partie. Or, pour mieux appréhender son ampleur, ce monument sonore eut mérité la pointure d’orchestre qui lui corresponde, à l’image de la formation de Sarrebrück-Kaiserslautern qui, récemment, alignait au format de 90, son plateau de cordes à 60 pupitres pour servir la Cinquième symphonie de Dvorak. Cette voilure se justifiait en regard de la vastitude que lui conférait son chef Karel Mark Chichon. Ici, l’O.N.L. souffrit d’un déficit d’archets par rapport aux pupitres d’harmonie toujours très puissants, ce qui ne minimise pas la valeur du plateau des cordes qui ont parfaitement tenu les brides d’une partition inflexible. La formation n’est donc pas en cause, et, bien que Martin Sieghart ait modifié à l’allemande, la disposition du quatuor en basculant les contrebasses à gauche et en installant les violoncelles au cœur de l’orchestre, il ne pouvait rétablir l’équilibre sonore, les cuivres par trois, les cors par cinq et la percussion dominant la situation. Pour mémoire, on rappellera que cette Troisième en ré mineur avait été déjà jouée à l’Arsenal il y a quelques années, par un orchestre invité, et que le nom de Bruckner fut présent, comme le rappela un fidèle mélomane, pour la première fois grâce à Célibidache qui en joua la Huitième en 1991, laquelle a été rejouée deux ans plus tard par l’Orchestre de Bamberg conduit par Blomstedt et la Septième en 2012 par les Budapest dirigés par Yvan Fischer.

Enfin, une petite larme à l’œil : le supersoliste Denis Clavier annonça au début du concert, le départ à la retraite de Jean-Claude Madoni, le clarinettiste solo de l’orchestre depuis 1977. Il avait, quelques minutes avant de quitter son pupitre, lancé dans la salle encore vide, des gammes et autres pirouettes. Quand la salle fut pleine, les bravos fusèrent. Une page se tourne…

Georges MASSON