Rachmaninov et Chostakovitch

Rachmaninov transcendé, Chostakovitch distancié

31 mai 2013

 

Déjà, en novembre 2006, à L’Arsenal, Boris Berezovsky avait joué d’affilée le 1er et le 2e concerto de Rachmaninov avec le Philharmonique de l’Oural. Déjà, il imprimait son style. À l’opposé d’un exhibitionnisme ravageur et d’une virtuosité clinquante, l’ennemi de ces rodomontades pianistiques qui sévissent parfois, a réussi cette gageure de relier les extrêmes, dans ce 3e concerto rachmaninovien, allant des pianissimi sources ondulatoires au fortissimo paroxystique de son final. S’il surfe sur le clavier, dès l’Allegro, c’est pour en tirer la substantifique moelle, sans dévier de ses coulées sinueuses à la vélocité dissimulée mais dégageant sa richesse intérieure. Jacques Mercier et l’Orchestre National de Lorraine le suivent méticuleusement dans ce parcours, l’osmose étant parfaite, les lames de fond respectives s’entrecroisant intelligemment. Et c’est à l’Alla Breve que la force extérieure du soliste se révèle, au travers de ses chromatiques ruissèlements, avant le repli vers une pure accalmie, puis de libérer sa réserve contenue pour repartir dans un marathon plus éclatant où là, il se déchaîne. Avec l’orchestre, tous deux avaient bien calculé leur progression vers une sorte d’ivresse galopante, leurs houles irrépressibles et leurs ressacs ; le pianiste développant une puissance orchestrale phénoménale inondant la salle. (timing : 35 mn.) Le public applaudit, bras debout, avant la standing ovation, ce qui est rare à l’endroit d’un pianiste s’il l’est moins à celui des divas. Son bis, incontournable, reprit les derniers décibels. On n’attend plus de Boris que son 4e Rachma !

UN ORCHESTRE DÉCOMPLEXÉ

C’est la première fois qu’on jouait à Metz la 15e symphonie de Chostakovitch, là aussi amenée avec une maîtrise technique aboutie des pupitres, une propreté sonore et parfaitement distillée, Jaques Mercier ayant réglé minutieusement l’approche confiante et décomplexée de l’orchestre, au sens artistique bien sûr. Ils abordent l’œuvre avec distanciation : ils détaillent, à l’Allegro, les traits railleurs dont ils modèrent les effets de cirque, sans se priver des parodies rossiniennes. A l’opposite de la morbidesse terrifiante du Largo dont usent certains chefs, Jacques Mercier le modère dans la gravité du destin conduisant à la déréliction. Avec, dans un esprit choral, l’élégie tendue du violoncelle solo visant les cimes aiguës, puis celle du violon solo, sans sombrer dans les  zones crépusculaires que l’on décèle parfois selon diverses  interprétations. Sans hâte et sans lenteur, chaque soliste de pupitres ajuste ses traits clairs et nets d’une œuvre réalisant le pont russe entre un mini-dodécaphonisme et le classicisme contemporain. Explosions percussives, éloignement fantomatique, jeu de cordes élégiaques, Jacques Mercier les mesure et les contient. Cette perception d’un existentialisme envisagé à distance, conduit les interprètes à dominer le fatum que renferme la Marche funèbre mais  sans aller au sublime, et affronter, sans la dramatiser, cette inexorabilité temporelle et destructrice de l’être humain. La restitution de l’Adagio final interpelle sans être déprimant, et tout le matériau musical penchant vers un état morbide n’évoque pas la hantise de la mort mais l’envisage avec une certaine sérénité. C’est au rebours de toute expression obsessionnelle que l’œuvre est ainsi traitée, le bis réclamé du public portant sur ses dernières mesures squelettiques, suivies d’un silence assourdissant. Une vision holistique du monde qui retient son souffle ultime.

 

Georges MASSON