La sixième de Mahler

 LA SIXIÈME DE MAHLER

DÉCRYPTÉE PAR JACQUES MERCIER

(14 septembre 2012)

 

La configuration d’un orchestre au format de base de 11O pupitres s’avérait indispensable à la meilleure restitution attendue de la plupart des symphonies de Gustav Mahler dont la Sixième, dite « Tragique », donnée à L’Arsenal, devant un public impressionné.

De plus, l’union d’une majorité des musiciens de deux formations, celle de l’Orchestre National de Lorraine et de l’Orchestre Symphonique et Lyrique de Nancy, ouvrait les fenêtres de l’espérance vers une collaboration souhaitée des deux ensembles, bien plus qu’une fusion qui, elle, ne l’est pas. On en soulignera l’engagement commun, la qualité sonore générale, la cohésion, l’homogénéité du massif des cuivres, bref une phalange qui fonctionne. Et Jacques Mercier, le grand timonier, avait devant lui, ce riche plateau à plus de 6O cordes auquel il aspire en ces cas d’exception. Sous quel angle allait-il aborder ce géant dont son auteur lui-même appréhendait la manière dont il allait traduire sa tragédie humaine ? Car, indépendamment de la perte d’un enfant, de ses ennuis de santé et de la fin de ses fonctions à la tête de l’Opéra de Vienne, il vivait mal cet autre drame que fut le mur d’incompréhension qui se dressait entre Alma qu’il avait épousé trois ans auparavant et son propre égo. De fait, ces portées autobiographiques nous offrent des pistes d’interprétation variables en fonction de la personnalité même de ceux qui les livrent au public. Combien de restitutions où le capitaine du navire mettait en scène sa propre extraversion ? On se souvient du titan Bernstein sautant sur son estrade, qui, tel un cyclone sonore sûr de sa puissance, fut autant soulevé par son enthousiasme qu’il était fracassant. Ou d’un Svetlanov, ce timonier victimaire de son propre déferlement musical qui le précipitait dans les tourments d’un destin mutilé ?

ÉPHÉMÈRES AFFECTS ET COUPS DE GONG RAVAGEURS

La vision de Jacques Mercier est sensiblement différente de celle abordée par les mahlériens eux-mêmes. C’est un fonceur lucide mais non narcissique et il ne fait  pas dans la démesure. Il scrute les portées et en traduit l’éventail des multiples et brefs affects qu’elles recèlent, au milieu d’inexorables coups de gongs jusqu’à l’ultime qui vous en brise le cœur. Cette sagacité lui évite de plonger dans les puits de ténèbres et la désespérance dans lesquels il sombrerait lui-même, tout en préservant les rêves et les idéaux. Ainsi, dans l’Allegro energico, il est dans la coupe classique du marcato tranché sec, aérant un quatuor au souffle large, crée une sorte de combat pathétique, infrangible mais éphémère, baigné d’ une lumière apaisante, de douceur, voire de caresse d’archets, une once de sensibilité, avant de repartir vers cette lutte morale allant jusqu’à l’exacerbation contenue. Et il dose cette antinomie « espoir-désespoir » en vingt-trois minutes. Le Scherzo est rythmé sans caricature, comme une manière d’autodérision conduisant aux brèves variations d’émotions au sein même de chaque thème développé. Le simplisme champêtre vire à la danse à l’ancienne avant que l’être sortant d’un vague onirisme retourne à ses angoisses mortifères. Son Andante est suspendu au fil d’une douce mélancolie, alternant la sereine espérance et les vertiges de l’effroi. Quittant cette Thébaïde imaginaire, le Finale, mouvement le plus long et le plus oppressant, traduit les questionnements d’un héros sombre, inquiet de son devenir, tentant de briser l’armure qui l’ouvre aux brèves clartés d’espoir, avant les déchirements implacables de sa chute. L’orchestre soutient de bout en bout cette épopée d’un Zeus tellurique et céleste à la fois, Jacques Mercier ayant réussi à traduire, de bout en bout, cette notion cyclique qui associe unité et diversité. En une heure vingt-cinq. Fructueux début de saison.

 

Georges MASSON