L'O.N.L. dans Wagner

Richard Wagner : un pied au Walhalla

 

Il était louable que l’Orchestre National de Lorraine rendît hommage à Richard Wagner pour commémorer son bicentenaire. Le programme de ses extraits symphoniques tirés de six de ses opéras, rappelait les concerts d’après-guerre qui lui étaient consacrés et souvent radiodiffusés, quand l’hommage était rendu au maître de Bayreuth par quelques grandes formations parisiennes, dont les Colonne et les Pasdeloup. Or, une séance musicale comportant quelques séquences chantées eût été plus représentative de l’art total de ce compositeur qui a complètement bouleversé les conventions lyriques de l’époque. Il était donc impossible dans une vision uniquement ciblée sur les pièces d’orchestre, de refléter leur continuité scénique, chacune d’elles étant spécifique  de l’œuvre complète respective. Toutefois, le contenu de ce concert à L’Arsenal, rappelait, à l’esprit d’un auditoire fourni, les morceaux popularisés de ces ouvrages, mais dont les doctes wagnériens ne pouvaient que les considérer comme un sympathique assemblage, tout remarquable qu’il soit. Pour en diriger les pièces, on eut une certaine chance d’avoir le Viennois Wolfgang Doerner. Déjà, au Concours des jeunes chefs d’orchestre de Besançon qu’il remporta en 1984, on avait souligné sa persistante force de persuasion. Aujourd’hui, sa gestique donne passablement dans le spectaculaire où tout son corps, ses bras, sa jambe droite et son visage s’élancent comme pour insuffler la musique aux pupitres et la dédier aux dieux mythologiques. Une gestique atypique assurément.

En introduisant les Meistersinger von Nürnberg il lui eût fallu d’abord équilibrer cordes et vents, les premières, bien qu’au format de 45, étant submergées par les seconds, le Prélude étant, de ce fait, d’une pesanteur cependant rectifiée au fil du programme. D’un autre côté, l’intérêt de cette exposition de l’orchestre installé dans le confort acoustique de la grande salle, réside, comme il le serait en d’autres temples réputés, dans la mise en valeur d’une orchestration dont aucun détail n’échappe à l’oreille : ce qui est bénéfique par rapport à une exécution en fosse pour accompagner l’opéra sur scène, où elle apparaît plus diffuse comme elle l’est, volontairement,  sur sa colline inspirée.

VERS LES PROFONDEURS MÉTAPHYSIQUES

Wolfgang Doerner s’est ainsi employé à mouler tant avec retenue que passion, les volumes sonores avec cette ardeur dont il anime son bloc instrumental qui a répondu très positivement à ses attentes.  On notera ainsi la subtile pénétration onirique des Murmures de la forêt au second acte de Siegfried. Et, pareillement, le flux immatériel du Prélude de Lohengrin tout comme la pureté de ligne qu’il dégage des archets rigoureusement canalisés, où les nuances montent en progression régulière. Cette aura initiatique qui est, en quelque sorte le dénominateur commun de quasiment tous les ouvrages du compositeur, se retrouvera tout au long du concert : atmosphère envoûtante,  fil arachnéen de la coulée contenue et de la mélodie continue. Montées en puissance, contrastes de climat, crescendos bien conduits, confèrent à l’ouverture de Tannhäuser sa force de fascination qui aboutit à cette plénitude à laquelle le chef aspire et qu’il réussira dans les fragments de la Götterdämmerung et, plus incontestablement, dans le Prélude et la Mort d’Isolde. Le chef le porte vers ces hauteurs métaphysiques qu’il ressent comme une sorte d’orgasme sonore. Il reste à l’auditeur à imaginer la trame opératique et le contenu scénique de chaque acte de ces pages qui les introduisent et ce n’est pas évident.

 

Georges MASSON