Elgar et Schumann

Celliste décapant, chef colossal…

 

Xavier Phillips est, à l’évidence, un des meilleurs violoncellistes français de la génération des quarantenaires, et il aura marqué de sa griffe le rare Concerto d’Edward Elgar au concert de l’Orchestre National de Lorraine dirigé par Bruno Weil. Car, à l’opposé des restitutions héroïques à la Rostropovitch duquel, pourtant, il se réfère, il en eut une approche fluide et décapante, distillant une mélancolie distanciée au travers d’une acuité de lecture assez époustouflante et d’une modernité qui tranche avec l’emblématique version qu’on avait connue de feu Jacqueline Du Pré qui nous portait aux cimes de l’émotion. Par contre, le chef invité, quoique célèbre, ne s’est pas révélé d’un britannisme de circonstance, tant il frappait les accords d’orchestre écrasant parfois les vertigineuses montées du soliste, transformées en passages à vide. Il fallut attendre l’Elégie (troisième mouvement), pour retrouver la symbiose espérée entre pupitres et cello dans ce confident mélodisme qui ne trahissait qu’en filigrane la désespérance du compositeur. Elle fut plus marquée au Final où le chef retrouvait cet équilibre des pupitres, moins préjudiciable au soliste. Malgré tout, on avait de quoi être surpris, dès l’Ouverture de König Stephan quasiment inconnue, de Beethoven, aux accents triomphaux, certes, mais, là aussi, frappée de tyranniques accords. C’est sa manière, mais il est vrai que c’était le premier contact de Bruno Weil avec l’orchestre, et l’on se demande s’il avait préalablement testé la portée acoustique de la salle.

SCHUMANN POST-BEETHOVENIEN

Toutefois, ce chef à la stature inébranlable, a mieux pris la mesure à la seconde partie où il nous restitua dans toute sa profondeur de champ, la Deuxième Symphonie de Robert Schumann, et par laquelle il marquait nettement la phalange lorraine de son empreinte. Calé sur les fondamentaux des interprétations germaniques, il malaxa une matière orchestrale dense, vigoureuse et carrée, dans cet esprit nettement post-beethovénien. Alors qu’on a volontiers dans l’oreille les élans schumanniens traduits dans une perspective romantique harmonieuse et fluide par nos ensembles français ou occidentaux, on était ici en présence d’une lecture rejoignant en général, celle des formations symphoniques d’Outre-Rhin. Le conflit intérieur qui se dessine peu à peu, s’affirmera ensuite, à travers les pulsions fortes du Scherzo et l’atmosphère pathétique habitant l’Adagio. La vision d’ensemble relevait de ces constructions charpentées, le chef apportant une autre dimension à l’œuvre, creusant les sillons du quatuor, de même qu’il fit ressortir la couleur, sombre souvent, des bois et des cuivres, employant des phrasés larges et rigoureusement rythmés, et, in fine, étalant la riche palette sonore de son robuste Final où les lueurs d’espérance semblaient renaître.

Mais pourquoi les applaudissements d’une  salle remplie fusaient-ils après chaque mouvement ? Peut-être parce que l’on avait convoqué pour une fois, la jeunesse au « paradis », et qui découvrait, comme d’autres peut-être,  dans la salle, cette symphonie aussi attachante que les trois autres du maître de Zwickau. Colossale soirée en tout cas.

 

 Georges MASSON