De Berlioz à Pécou

Berlioz shakespearien et Pécou andin

19 avril 2013


L’emblématique chef d’orchestre du London Symphony Orchestra, Colin Davis, vient de mourir et Jacques Mercier lui a dédié le dernier concert de l’Orchestre National de Lorraine donné à L’Arsenal. Concours de circonstances ? Le Britannique était un inconditionnel d’Hector Berlioz dont il avait, des œuvres, une lecture chaleureuse, passionnée et dynamique, accélérant les tempos quand le dramatisme apparaissait. Or, notre directeur artistique avait, comme d’une façon prémonitoire, consacré sa séance aux œuvres du compositeur de La Damnation de Faust occupant majoritairement le programme qui enserrait la création mondiale de Thierry Pécou. Et, curieusement, le maestro, empoignant la vigoureuse ouverture de Benvenuto Cellini, en fusionna cordes et cuivres en un dru jaillissement, explosant la percussion qui métamorphosait le portrait du peintre Renaissance en bouillonnant romantique. Un brin de Davis dans l’air ? Puis, Denis Clavier arriva, berçant la peu jouée cavatine de Rêverie-caprice (qui ne vaut pas un concerto), mais la finesse onduleuse du supersoliste l’habitait, qui nous fit ensuite un furtif « bis » à la minute, avec sourdine de plomb (pratique pour travailler la nuit !) et comme un vol de mouche. Surprise du public.

En seconde partie, le Roméo et Juliette du maître de La Côte Saint-André, et que Jacques Mercier avait déjà inscrit aux débuts de sa prise de fonction à l’O.N.L., est, bien sûr, assez frustrant dans la mesure où les parties vocales de la mezzo, du ténor, de la basse, ainsi que des chœurs, n’y figurent pas. Si bien qu’on est dans le schéma de la symphonie narrative en cinq mouvements, inspirée de la tragédie shakespearienne, et plus personnalisée aux éléments finaux qui ne sont pas sans rappeler la Fantastique. Avec ses contrastes et ses retours de flammes, l’orchestre se coule progressivement dans le drame. On retiendra plus particulièrement le scherzo de la Reine Mab, finement sautillé et porté vers son zéphir onirique, et la Scène d’amour restituée avec une sensibilité toute pulsionnelle. Bien conduites aussi, les parties finales évoquent, avec la musicalité requise, le lustre du spectacle lyrique.

LA CRÉATION MONDIALE

Première constatation : bien que dix-sept décennies les séparent, l’œuvre de Thierry Pécou, bouclant sa résidence d’artiste à L’Arsenal, adopte sensiblement la configuration traditionnelle des orchestres symphoniques par le positionnement des pupitres, que celle de Berlioz, sauf que, bien sûr, elle se situe dans sa contemporanéité propre. La rythmique qu’il utilise dans Orquoy (commande de l’O.N.L., de L’Arsenal-Metz en scènes et de la Deutsche Radio Philharmonie de Saarbrüken-Kaiserslautern), est carrée et souvent répétitive bien que les tempos diffèrent. Les étirements temporels employés étaient plus largement exploités à l’époque de la Monte Yung par exemple, et l’exploration des corpus sonores extra-européens avait, nécessairement, été tentée, essentiellement par les contemporains orientaux. Si bien que le public, ayant bien intégré les nouvelles sonorités d’alors, a très agréablement réceptionné l’œuvre de Pécou, calée sur ses vingt minutes pile. Il y a chez le compositeur -tout comme dans ses œuvres jouées au fil des concerts de sa résidence-, ce besoin d’aller en- deçà des sons, d’en forcer la couleur, l’amplifier, la modifier, en se rapprochant des rituels anciens en les réincorporant, en dépassant les bruits et coloris mayas. Hanté par cette espèce de catachrèse de la sonorité, Pécou s’apprécie ainsi par sa transposition de timbres des civilisations antiques sur les instruments modernes, ses entrecroisements de flûtes, ses bruits stridulants, ses dissonants massifs d’accords multiples qui avancent, gonflent, éclatent. Une sorte de danse festive andine réinventée.


Georges MASSON