Sibelius,Grieg et Dvorak

D’un Grieg en déséquilibre à un Dvorak consensuel

(15 mars 2013)

 

Pourquoi l’unique et si délicieux concerto de piano en La mineur de Grieg a-t-il laissé perplexe le public spécialisé au récent concert de l’Orchestre National de Lorraine ? L’anathème poursuivrait-il le compositeur norvégien que les sycophantes taxaient jadis de scandinavorton et dont Debussy qualifiait cet opus 16 de « bonbon rose fourré de neige » ? Outre qu’il soit si rarement programmé et qu’il eut droit l’autre soir, à d’intempestifs applaudissements après son premier mouvement, l’ouvrage souffrit d’une divergence entre le soliste et la formation. Alors que Pascal Amoyel, ce champion des extrêmes et pianiste adulé du moment, avait, au récital qu’il donna il y a trois mois, en ce même Arsenal, interrogé puis subjugué son monde entre les nébuleuses et improbables pages de Charles-Valentin Alkan et, au rebours, les plus hallucinantes Funérailles de Liszt, il était en parfaite inadéquation avec son chef accompagnateur, Jacques Mercier. Alors que ce dernier dirigeait l’œuvre dans sa charpente puissamment symphonique, le soliste en avait une interprétation complètement antipodale, selon une approche qui se voulait des plus confidentielles en creusant la pensée intime du compositeur avant d’en livrer les nitescences conclusives. Si l’on suit la ligne du pianiste, on ressent cette admirable fluidité de musicien de chambre à l’inclination irrépressible vers les oppositions de nuances et le doigté irréprochable, et cette manière d’appropriation très personnelle de l’ouvrage avec ses rubatos et ses silences qui n’appartiennent qu’à lui. Et d’autre part, le travail d’orchestre à la conquête d’une partition généreuse, éclatante, clairement rythmée, qui jouerait à plein la carte du romantisme. Déboussolant. En bis, le soliste eut une lecture également très intériorisée et attachante de ce Nocturne posthume de Chopin.

LA RARETÉ SIBÉLIENNE

Le concert avait commencé par une œuvre de Sibelius tout à fait particulière dans le corpus poémo-symphonique du Finlandais et complètement ignorée si ce n’est par Jacques Mercier, qui a toujours gardé une vision prégnante de ses œuvres (depuis qu’il dirigeait à Turku), et dont il nous avait déjà livré l’impressionnant Kullkervo. Si l’on joue plus souvent ses symphonies, cette « Chevauchée nocturne… » s’est perdue dans l’ombre et son Lever du soleil qui lui fait suite ne brille quasi-jamais dans les programmes. Or, ce galop infini, mystérieux et inquiétant avec sa rythmique trochaïque, relève non pas d’un tableau descriptif mais se distingue par son aspect naturalo-surréaliste, et sa diurne incandescence fleurit dans les cordes d’un délicieux lyrisme. Cependant, son impact n’a pas marqué particulièrement l’auditeur qui ne perçut guère ce métamorphisme musical auquel on aurait dû s’attendre, et qui prit ce petit quart d’heure pour une banale introduction en attendant la suite.

Par contre, une des plus populaires des symphonies de Dvorak, la Huitième en sol, très souvent jouée, fut chaleureusement accueillie en seconde partie. De son premier mouvement con brio dont l’orchestre développe élégamment les différentes facettes, à son scherzo dans toute sa simplicité populaire, elle culmine dans son final où sa tournure rhapsodique est habilement et particulièrement mise en exergue. Un total consensus.

Georges MASSON