Le Sacre du Printemps

Le corps de ballet de Metz se « contemporéanise »

 

Tourneraient-il la page ? Il faut reconnaître que le travail des danseurs de l’Opéra-Théâtre de Metz, jeunes dans l’ensemble, est tout orienté vers la redécouverte de leur fonctionnalité corporelle qu’ils acquièrent et peaufinent. Ils en ont donné la preuve à travers leur souple mobilité dorsale, du bassin ou de la tête, le mouvement des courbes vertébrales, l’agilité de la gestuelle en rapport au sol, leur bonne gestation des portés. Ils conquièrent une certaine virtuosité technique qui leur permet d’y ajouter l’expression, plus ou moins affirmée de leur psyché. En tout cas, ils ont exprimé leur plaisir de danser qu’ils font partager de leur profil avenant, tout à fait palpable dans Let’s Danse, un titre très tendance, de Dominique Dupraz et chorégraphié par Rodolphe Fouillot qui fut danseur durant dix-huit ans. Un exemple louable du work in progress suivi par toute la compagnie. Leurs symétries techniques appliquées, leurs mouvements très physiques, leur démarche volontiers narrative, avec ses phases sentimentales sur un tempo d’adage, leur insertion textuelle gentiment théâtrale, leurs positions sculpturales et les figures de style inspirées de la technique moderne éclose au siècle passé. Sur une partition pour piano, simple, tout à fait adaptée mais non point novatrice.

Or, ce nouveau tropisme ne ferait-il pas doublon avec la série « Danse » de L’Arsenal, entièrement consacrée depuis vingt-quatre ans à la création et réunissant sur son plateau les compagnies et les chorégraphes les plus cotés de l’univers terpsychorien ? Il ne faudrait pas que les danseurs du théâtre perdent la spécificité qui est la leur en abandonnant les fondamentaux du ballet classico-romantique qu’ils sont, professionnellement, les seuls à défendre au niveau de la région, et qu’apprécient tous les ballettomanes abonnés.

UN SACRE SOFT…

Avec Le Sacre du printemps, c’est une tout autre affaire. Là aussi, l’évolution des interprètes (16) est très aboutie, mais la chorégraphie de Ralf Rossa, d’une approche sympathique, relativement consensuelle et à peine agressive, ne peut susciter le choc qu’ont produit, depuis la révolution de la danse dans le dernier quart du XXe siècle, les Pina Bausch où l’on assiste à de féroces luttes qui mettent la sauvage humanité au pied du sacrificiel rite païen. Et que dire de la production hard du Preljocaj de 2001 qui avait, on s’en souvient, secoué le public de L’Arsenal. Iconoclaste ? Le Culte de la terre était autrement viril, où les clans et les corps s’affrontaient, où affleurait l’érotisme de la danse, et où, au Sacrifice de la Vierge élue, la ballerine était mise à nu avec une particulière sauvagerie. Et que dire des cercles magiques des danseurs devenus de plus en plus oppressants jusqu’au délire extatique… Selon Ralf Rossa, les premières scènes sont contemplatives, puis contorsionnistes, les petits corps à corps étant de gentilles chamailleries et où l’on peut déceler, çà et là, une inspiration béjartienne dans laquelle on retrouve sa géométrie gymnique, ses constructions sculpturales symétriques et ses mouvements collectifs, tous en slips blancs. Incontournable. Quant à la restitution musicale qu’en donna en live l’Orchestre National de Lorraine dirigé par Philippe Hui à la fosse de l’Opéra-Théâtre, elle comportait un effectif qui ne pouvait pas la déborder, soit deux fois moins important que la nomenclature prévoyant bois et cuivres par quatre, les cors par huit et la quintuple percussion. Mais cette promenade de santé musicale était préférable à l’enregistrement amplifié et assourdissant qu’avaient subi les fans de Preljo, avec un orchestre de Chicago dopé aux hormones !


Georges MASSON