La Flûte enchantée

DIE ZAUBERFLÖTE : l’opéra initiatique théâtralisé

(28 sptembre 2012)

 

Qu’elles soient mijotées à la sauce des marionnettistes vibrionnants où revisitées par les savants baroqueux à travers une lecture dite historique, on ne compte plus les versions de La Flûte enchantée parmi lesquelles figurent celles qui montent leurs gammes au cinquième étage des bureaux soft et autres lieux improbables. La vision qui en a été donnée à l’Opéra-Théâtre de Metz est tout autre. L’Ouverture, jouée à la fosse par l’O.N.L. sous la conduite de Jacques Mercier, est, d’abord, une mise en bouche assez trompeuse en ce sens que les va-et-vient du rideau de scène incitent au voyeurisme car, derrière, apparaissent, sur un grand lit, les ébats d’un couple et qui se termineront par une grimpette aux cintres, curieuse façon de s’envoyer en l’air ! Introduction à la vis comica ?

Cela se prolonge au 1er acte avec la pressante obsession de faire tournoyer sur scène les anges callipyges, la nudité faisant partie des clichés des productions nouvelles. Manière aussi de réenchanter la flûte par son côté jouissif. Mais la suite est bien différente. Daniel Mesguich a conçu l’ouvrage d’une façon plus proche du théâtre initiatique bien que musical, dans les interstices duquel se glissent les séquences émotives et burlesques de Papageno et de Papagena. C’est tout au rebours de son concurrent Achim Freyer qui, lui, n’est pas du tout dans le second degré, attentif à l’aspect ludique et distrayant, tel qu’en avait été le souhait de Mozart, selon les doctes encyclopédistes de la musique. Les scènes mesguichiennes parlées qu’il a lui-même adaptées du livret de Schikaneder, -mais que le compositeur n’a nullement snobées puisque le Singspiel en lui-même faisait alterner musique et texte-, sont, il faut le dire, très habilement construites.

 

« PRIMA LE PAROLE E POI LA MUSICA » ?

Sur une surface scénique plutôt limitée, on décèle la patte de l’homme de théâtre avec un sens aigu de la direction d’acteurs. Les séquences sont réussies et l’interprétation, qu’une parfaite diction accompagne, est calquée sur les fondamentaux de la comédie classique « à la française », et les répliques sont irréprochables. L’œil est tellement capté par les multiples jeux de scène de toute la distribution, parlée comme chantée, que l’on pourrait en retourner l’aphorisme célèbre : « Prima la musica, e poi le parole. » Empiète-t-on sur le corpus musical ? Ce serait comme une leçon donnée aux passionnés d’opéra dont Daniel Mesguich taclerait les discophiles omniscients qu’il renvoie à leurs chères divas. Il y a donc une précellence du passionné de théâtre qui en montrerait crânement au compositeur. Ceci dit, cette complexe approche développe le principe croissant de la fraternité humaine, basée sur le socle maçonnique solidement mis en progression tout au long des deux actes. La scénographie est assez impressionnante entre croisements des jeux de lumières diaphanes, projetés d’un empyrée féerique en triangle rappelant la philosophie humaniste des maçons, l’ambivalence de personnages évoquant une lecture psychanalytique quasi-freudienne, le rituel des loges, les silhouettes fantomatiques en suspension, la costumerie typée et très particulière, l’ascension du commun populaire à cet Eden d’amour et de liberté. Géniaux mais lourds, sont ces riches décors antiques de loges tournoyantes à balustres, qui se métamorphosent en une caravelle avec son atlante ! Egyptien et féerique ? Oui.

Surabondance ? Aussi. La répétitivité cinématographique des coups de tonnerre toutes les cinq minutes, brouille quand même, et la partition et les oreilles, ainsi que la démultiplication des séquences emblématiques difficilement contenues sur la surface du plateau. Mais il convient de souligner le haut professionnalisme des techniciens du théâtre qui se sont investis pleinement dans un montage exigeant, inhabituel et parfaitement synchronisé.


CHANTEURS AU TOP

 Là, c’est un régal pour lyricophiles. Le parcours de Sisyphe de Tamino est développé par Sébastien Droy, ténor à la souplesse gutturale et au grain vibrant qu’il libérera plus largement ensuite. Toute de pureté et de ferveur, Valérie Condoluci sera la Pamina sensible dans les piano douloureux de son soprano. Tandis qu’Aline Kutan, en Reine de la Nuit, développe le sien plus tranché au second acte où elle calibre mieux ses staccatos. En noble Grand prêtres d’Isis, le Sarastro de Philippe Kahn est plus faible dans le grave de sa basse au rebours de ses notes mitoyennes. En Valentin Jar -rôle de Monostatos-, on reconnaitra le Heldentenor wagnérien, un peu décalé ici dans Mozart. On citera également Guillaume Andrieux et Eugénie Warnier, le couple réactif et drôle dans le droit fil du Singspiel. Ajoutons le bel équilibre vocal des Trois Dames et le Trio des Anges. Et, comme toujours, Jacques Mercier est au cœur de cette partition limpide, finement distillée et intelligemment restituée dans cet esprit mozartien qu’il sait si bien traduire.


Georges MASSON