Iolanta

IOLANTA : OUVRIR LES YEUX À TCHAÏKOVSKI ?

 

Les sifflets d’enthousiasme et les bravos sans fin ont salué les représentations de l’ultime opéra peu connu de Piotr Ilitch Tchaïkovski, Iolanta, à l’Opéra-Théâtre de Metz, et qui devraient rencontrer le même succès à l’Opéra de Nancy, son coproducteur. Le metteur en scène David Hermann a réussi son coup, qui colle à cette irréfragable modernité qu’on impose aujourd’hui à l’opéra d’hier. Un sidérant décor froid, inondé de circuits lumineux, de flash, de spots, où le high-tech est roi, où la fée informatique est reine, « aveuglant » la jeune Iolanta, la fille du Roi René d’Anjou (1409-1480), prisonnière d’un appareillage à roulettes qui l’aidait à se déplacer dans ce qui ressemblait à un vaste laboratoire médical sophistiqué, et qui contenait cette action projetée cinq siècles après son actualité. A tel point que le volontarisme du présent, ringardise la conception originelle des auteurs qui sont quand même les créateurs de l’ouvrage, et qui le situaient dans le « jardin magnifique d’une végétation luxuriante. » Ringard ? Le spectacle est quand même glacialement réchauffant grâce aux voix superbes, nous y reviendrons. On eut droit, en plein Prologue, à un « temps de pause » où la déclamation psychanalatico-ésotérique narrée par un comédien, sur fond de bande sonore, anticipait les théories freudiennes qui étaient tout de même à côté de la plaque. C’était aussi balayer d’un revers de main Modeste Tchaïkovski, qui n’avait rien compris au sujet. Donc, il faut avoir l’œil contemporain pour voir un spectacle sur une musique et un livret qui ne le sont pas. Si la production décale l’affectivité de jadis vers l’excitabilité du présent, on lui reconnaîtra cette faculté de transposer le prodige, indescriptible alors, en ce bouquet fusionnel de nos technologies actuelles.

ÉCART ENTRE MISE EN SCÈNE ET MUSIQUE

Il y a quand même un élément qui échappe et ne tient pas compte de la sensibilité propre au compositeur, tout comme on peut aussi avoir un doute sur la manière dont est conçue la direction d’acteurs, lesquels ont des postures relevant du théâtre puissamment dramatique et de ses travers, lorsqu’à la fin, le Roi René tabasse et jette à terre l’indigne Vaudémont qui a osé aimer Iolanta, alors que les paroles ne sont pas d’une violence telle qu’elles correspondent à une mise en scène par endroit excessive. Certes les situations sont fortes, dépassant ce qui devrait être considéré comme un conte musical avec toute son aura de mystère et de dévotion, car elles gomment, in fine, tout le contexte mystique et ses couplets de louanges qui ne cessent d’encenser Dieu et l’acte miraculeux qui rend la vue à Iolanta. Rien de tout cela, -ç’eût été indécent ?-, mais, en revanche, la musique a été rendue comme elle devait l’être, par Jacques Mercier avec l’O.N.L., respectant l’émotion contenue dans la partition, encore que, jouée à la fosse, elle était quelque peu dominée par les voix, d’une projection et d’une intensité propre aux chanteurs venus de l’Est, maîtrisant la langue russe, son articulation et sa sonorité vibratoire portée à son acmé. Il en est ainsi de la saint-pétersbourgeoise Gelena Gascarova, (rôle-titre), au soprano acéré et d’une linéarité inflexible ; du Caucasien Mischa Schelomianski, (Roi René), dont la basse, très large, descend aux abysses de son registre ; de Georgy Vasiliev, (Vaudémont) un émouvant ténor moscovite, dont la passion éclate et étreint, de même que le Moldave Igor Gnidii, (Duc de Bourgogne) au solide baryton. Il faudrait citer toute la distribution vocale, d’une tenue irréprochable, et dont les spectateurs auront eu la chance d’apercevoir les infrangibles élans lyriques. Le côté sublime de la production.

Georges MASSON