Verdi agressé à Las Vegas

Verdi agressé à Las Vegas !

 

En cette année bicentenaire, Giuseppe Verdi n’a vraiment pas de chance au Metropolitan Opera de New-York. Après un Ballo in Maschera calamiteux dans lequel les protagonistes masculins étaient vêtus comme des gestapistes ou des tueurs de la Guépéou, dans un environnement mobilier digne d’Ikea, après une Aïda assez moyenne, rehaussée surtout par la présence de Roberto Alagna, voici un Rigoletto transposé de la cour du Duc de Mantoue à un tripot de Las Vegas, dans les années 60.

J’entends déjà les arguments des thuriféraires de la modernité : la nécessaire démarche « créative » du metteur en scène, l’obligation de rompre avec « l’opéra , art bourgeois », l’ouverture vers un public jeune, la prétendue exemplarité de la démarche de Chéreau dans le Ring wagnérien du centenaire, à Bayreuth, en 1976. Il y a quelque temps, sur un site concurrent baptisé pompeusement « Musica sola », nos réserves à l’égard d’une modernité hors de propos nous valaient d’être traités de « vieux croûtons », tous juste bons à adhérer au projet culturel de Marine Le Pen, par un webmaster, resté courageusement anonyme derrière le pseudonyme de « Rameau ». Admirons donc un Verdi à la sauce des machines à sou et des boits de nuit douteuses, pour éviter de passer pour des « réacs ».Et faisons le bilan d’une production dans laquelle il n’y a pas grand-chose à sauver : un Piotr Beczala éclatant, à son habitude, dans son incarnation du Duc, une Diana Damrau en Gilda, qui articule fort mal et dont la physionomie rappelle, de façon comique, celle de Brigitte Fossey dans Les Valseuses, un Željko Lučić dans le rôle-titre, vêtu d’une gabardine poisseuse, tout au long des trois actes, et qui semble ignorer ce qu’est une intonation juste. Enfin un metteur en scène, Michael Mayer qui, croyant être inventif, tombe dans les lieux communs les plus éculés, sa transposition ne parvenant même plus à surprendre le spectateur blasé. Seule consolation : le jeune Maestro, Michele Mariotti, qui tire le meilleur parti de l’excellent orchestre du MET, formaté, il n’y a pas si longtemps  par le grand James Levine.

Avec une production aussi discutable, on atteint les limites de « l’opéra au cinéma » qui ne devrait concerner que des évènements exceptionnels servis par les plus grands artistes. On en est fort loin ici, d’autant plus que les insuffisances techniques rédibitoires de la transmission sonore, dont nous nous plaignons par ailleurs, ne sont pas faites pour nous rendre indulgents. Le directeur actuel du MET, Peter Gelb, est l’inventeur d'une telle formule. N’en doutons, pas : sur le plan commercial, il a réussi son coup. Mais il a également commis l’exploit d’importer, outre-atlantique, ce virus de la « malscène », dénoncé si justement par Philippe Beaussant et qui sévit depuis si longtemps sur nos scènes européennes. Triste constatation !

Jean-Pierre Pister