La Traviata à Sydney

Une Traviata en rade

Handa Opera à Sydney Harbour 2012 - Kinepolis 12 août 2013


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Les producteurs d’opéra ne sont jamais à court d’idées quand il s’agit de braquer les projecteurs sur leurs initiatives, notamment en choisissant les lieux les plus insolites et de préférence en plein air la belle saison venue. C’est ainsi que l’association Handa Opera, qui œuvre en Australie dans le domaine lyrique, s’est délocalisée, en mars-avril de l’an dernier, sur une barge amarrée dans la rade du port de Sydney pour un spectacle en plein air. La silhouette bien connue du Sydney Opera House, proche du Harbour Bridge, autre curiosité architecturale de la ville, est visible à l’horizon. Mais pour l’essentiel, ce sont les buildings, façon Chicago, illuminés dans la nuit, qui ceinturent le paysage. Cela ne déparerait peut-être pas La Fille du Far-West, cela paraît plus insolite pour La Traviata.

Comme bien des metteurs en scène d’aujourd’hui, Francesca Zambello se fait une obligation de « moderniser » l’œuvre en situant l’action dans les années 1950. L’héroïne apparaît comme un composé de Rita Hayworth pour la chevelure rousse, et de Jane Russell et Marylin Monroe pour la générosité du corsage. Alfredo a le côté gominé de Dean Martin, le charme en moins. Le plus discutable vient de la coupe et des coloris des costumes aux couleurs outrancières comme celles d’un film en Technicolor qui aurait besoin d’être restauré. D’emblée, on a l’impression d’entrer dans un univers du plus mauvais goût, celui du paysan à peine sorti de son bush profond. Le contraire du demi-monde qu’incarnait la Dame aux camélias. Pour faire bonne mesure, la fête chez Flora semble se dérouler chez Michou et ses travestis. La French touch bien parisienne qui manquait ! Mais la recherche de la « nouveauté » ne va pas plus loin qu’une resucée de clichés vus cent fois : impossible à présent d’échapper pendant le prélude du premier acte à la vision de Violetta mourante. Là, on a même droit aux croque-morts qui l’emportent avant le début du premier acte. Visiblement les canapés de la production de Salzbourg, reprise depuis à New-York, ont fait florès : suivant le moment de l’action, ils changent de couleur : dorée, rouge au temps des plaisirs ou argentée (chez Flora où l’on joue !), noire dans la chambre de Violetta. Il faut quelques gadgets pour mettre en valeur le site : un feu d’artifice interrompt quelques instants l’action après le Brindisi pour illuminer le port, ; Violetta s’envole littéralement, à la fin de son grand air du premier tableau en prenant place dans un lustre à pendeloques qui l’emporte sans doute vers le 7ème ciel ; les fêtards arrivent en petits bateaux décorés pour se rendre chez Flora. Plus curieux, au moment où expire l’héroïne, un dernier bouquet lumineux s’élève dans le ciel : on ne sait s’il figure l’âme de la pécheresse repentie s’élançant vers le ciel ou s’il s’agit du dernier éclat de la fête du Bœuf-Gras.

Et Verdi dans tout ça ? Là est le problème : on regarde, on écoute peu. Le son d’ailleurs, inévitablement amplifié en plein air, est standardisé comme un son de variété, sans aucune spatialisation. L’œil distrait empêche l’esprit de se laisser emporter par la musique. On ne peut juger ce que les spectateurs sur place ont vécu, mais celui qui est dans la salle de cinéma a droit à de gros plans qui n’avantagent jamais les artistes, d’autant plus qu’ils sont tous affublés de l’indispensable micro qui leur barre le visage comme s’ils étaient sous perfusion. On frise le ridicule auquel s’ajoute, soit par choix, soit pour combler la distance avec le public, l’outrance du jeu qui tend au vérisme de mauvais aloi. L’abus des sanglots et des quintes de toux fait douter de la pertinence artistique des interprètes (ou de celle de la direction d’acteurs). Seul garde une réserve totale le père Germont, Jonathan Summers, qui sait cependant s’humaniser dans son grand air. Gianluca Terranova, son fils égaré, a une voix qui monte assez aisément dans l’aigu, mais l’abus des sons ouverts enlaidit le timbre et donne l’impression qu’il hurle. Reste Emma Matthews qui faisait ses débuts dans le rôle-titre. Elle a une facilité dans le haut du registre qui lui permet de rajouter à plaisir des notes non écrites (fin de la scène chez Flora) et son médium est suffisamment corsé pour lui permettre d’assumer la difficile confrontation avec Germont. Elle chante avec une conviction certaine. Mieux guidée musicalement et scéniquement, dans un vrai théâtre, elle éviterait peut-être certaines fautes stylistiques : Violetta n’est pas Santuzza. On retombe dans l’absence de goût. Serait-ce l’apanage des Australiens ? Que les ligues antiracistes se rassurent, l’Ancien comme le Nouveau Monde l’ont en partage, quand ils n’en sont pas les initiateurs. C’est plutôt le sens artistique qui se perd chaque jour davantage de par le monde. Difficile, dans les conditions acoustiques du spectacle de juger vraiment le travail de Brian Castles-Onion à la tête de l’Australian Opera and Ballet Orchestra et les qualités sonores de celui-ci.

Se pose la question de savoir si ce genre de retransmission sert l’art lyrique. Le prétexte est toujours la prétendue volonté de démocratisation, nom vertueux de la recherche du profit. Force est de reconnaître que ceux qui viennent au cinéma ne se retrouvent guère dans les salles d’opéra. Quant aux mélomanes qui les fréquentent, sauf programme et artistes exceptionnels, ils risquent de rester sur leur faim avec ce genre de retransmission.

 

Danielle Pister