Carmen sur le port de Sydney

Handa Exprérience 2 - CARMEN à Sydney Harbour – Février 2013

Kinepolis – 19 Août 2013

Les oreilles et la queue pour Don José !



Voir à la suite deux spectacles organisés par Handa Opera permet de comprendre sur quels concepts ils reposent. La priorité est donné au spectaculaire : un feu d’artifice, sans doute plus grandiose sur place qu’au cinéma, faute d’image en 3 D, doit illuminer à un moment ou un autre la rade de Sydney ; ce soir-là c’était juste avant la corrida finale. Parions que, pour la prochaine Butterfly, il interviendra au moment des noces ou pour le retour de Pinkerton dont on nous montrera, en prime, l’arrivée du bateau. Dans le même ordre d’idées, un des solistes doit sortir de scène ou y arriver, par la voie des airs : Escamillo descend, tel un archange blanc, au milieu de la foule qui l’acclame. On imagine que le bonze imprécateur du spectacle à venir prendra le même chemin : Frédéric Mitterrand ne l’avait-il pas imaginé ainsi quand il avait tourné, en 1995, l’opéra de Puccini ? En effet, le second principe intangible des mises en scène locales semble être la référence cinématographique. Nul doute que celle de Gale Edwards se réfère au film de Francesco Rosi de 1984 : la façon avec laquelle la mezzo soulève sa jupe rappelle l’attitude de Julia Migenes sur l’affiche de cette production. Ce qui est loin d’être la meilleure référence pour l’incarnation scénique et vocale du personnage de Carmen. Enfin, on ne saurait échapper à l’impératif du dépaysement temporel de l’action. Il est censé nous ramener dans l’Espagne des années 1950 : « modernisation » ne signifie pas, en effet, audace. Mieux vaut reprendre les recettes qui ont déjà servi jusqu’à l’écœurement ailleurs. Cela nous vaut les clichés habituels sur la brutalité des officiers (dont un porte les lunettes de soleil de Franco) de la Guardia civile. Cette dernière se substitue ici à l’armée espagnole qui seule disposait de chars d’assaut comme on en voit un sur la scène. D’ailleurs cet engin n’a guère joué de rôle dans les combats de la guerre civile ni dans la répression qui a suivi : Madrid n’est pas Budapest. Autres images éculées : le curé ivrogne et, plus surprenant, l’évêque en grande tenue liturgique devant l’arène. Dénonciation de la collusion entre l’Eglise et le pouvoir franquiste ? Kolossale finesse. On finirait par en rire s’il n’y avait mieux à faire. Reconnaissons que ces références sont moins prégnantes dès le second acte, ce qui prouve leur inutilité.

Le dispositif scénique et son décor naturel est moins perturbant qu’il ne l’était pour Traviata. La silhouette noire du taureau d’Osborne occulte en partie ce dernier ainsi que les jeux de lumière, qui jouent sur le rouge sanglant et le noir, ce qui a pour effet positif de rendre peu visibles les micros en forme de prothèses portés par les chanteurs. Il faut saluer, car on pouvait craindre le pire, la diction française assez remarquable des chœurs et des solistes, à l’exception d’Escamillo, l’Australien Andrew Jones : son français est à la hauteur d’un timbre désagréable et d’une voix chevrotante dès le médium dépassé, c’est-à-dire très insuffisant. Bonne prestation de l’orchestre, dirigé par Brian Castles-Onion, même s’il est toujours impossible d’en apprécier la subtilité des timbres. Mais dans Carmen le dynamisme l’emporte sur le reste, et comme tous les merveilleux prélude et entractes de l’opéra sont dansés, l’œil est trop distrait pour que l’on s’attarde sur l’impression sonore. L’ensemble des prestation du ballet, s’il n’y a rien à dire sur la technique elle-même, est contestable quant à l’esprit. À se demander si la chorégraphe, Kelley Abbey, a jamais vu d’authentiques danseurs de flamenco dont l’art est tout entier dans l’épure du geste : la noblesse des mouvements dégage une sensualité des corps cent fois supérieure à la vulgarité à laquelle on a droit ici. On exceptera peut-être le dernier intermède où la beauté visuelle du déploiement d’une houle de tissu rouge, dont le centre est la danseuse, finit par l’emporter sur des options douteuses.

Ces contresens n’épargnent pas l’interprétation de l’Israélienne Rinat Shaham dans le rôle-titre. Comme bien des interprètes étrangères à l’esprit de l’opéra français, elle confond trop souvent sensualité et trivialité de l’expression. À l’instar, hélas, de Julia Migenes, visible référence. Si les choix de la mise en scène ne lui appartiennent pas, ceux de la conduite de sa voix trahissent des options véristes étrangères au chant français et au style de Bizet. L’abus des sons poitrinés altère l’homogénéité de l’émission. Même si la recherche des nuances n’est pas totalement absente, elle se perd dans une interprétation globalement expressionniste. On ne peut lui refuser une réelle présence physique, un sens du mouvement, efficaces auprès du public. L’Australienne Nicole Car est plus idiomatique dans Micaëla, rôle dramatiquement plus effacé mais non moins nécessaire à l’équilibre musical de l’opéra. Les rôles secondaires sont tenus correctement tenus. La version choisie pour l’occasion est un mixte entre version Guiraud et version avec dialogues mais avec des coupures qui raccourcissent de 20 bonnes minutes la durée habituelle aujourd’hui de l’opéra. C’est en partie compréhensible pour une distribution non francophone. Mais pourquoi abréger le quintette du second acte, avant l’arrivée de Don José, cela rend incompréhensible le jeu de Carmen avec ce dernier à la scène suivante ? D’où sort le texte chanté par le chœur au dernier acte ? « A dos cuartos… » devient « Dansez garçons… » et l’échange entre Frasquita, Mercédès et le lieutenant disparaît.

Le vrai bonheur de la soirée est sans conteste la découverte du jeune ténor ukrainien (2d prix en 2007 du Concours international Operalia de Plácido Domingo) qui s’est déjà produit un peu partout en Europe. Pour son premier Don José, Dmytro Popov donne une véritable leçon de chant français. Il sait allier legato et puissance avec une ligne vocale qui ne trahit aucune faille et un timbre qui parfois fait penser à celui de Nicolaï Gedda mais avec une chaleur plus latine. Sa diction, quasi parfaite, pourrait faire pâlir bien des chanteurs francophones. Sa compréhension de la musique de Bizet et le respect des moindres indications enchantent le mélomane qui peut enfin croire que le style du chant français n’est pas mort pour tout le monde. Faute de pouvoir s’exclamer « Vivat ! vivat Escamillo ! », le spectateur, consolé de ne pas avoir totalement perdu sa soirée, proclamera : « Vivat ! vivat Don José ! »

Danielle Pister