« Un Troyen à New-York »

« Un Troyen à New-York »

 Les Troyens de Berlioz - MET 5 décembre 2013

 

En cette période d’étrennes, le Metropolitan Opera a réservé une excellente surprise aux mélomanes en leur épargnant la voix ingrate et le piètre talent de comédien de Marcello Giordani, programmé dans le rôle d’Enée des Troyens de Berlioz. Le ténor a déclaré forfait après deux représentations et renoncé définitivement à ce rôle. Jonas Kaufmann, pressenti pour le remplacer, n’a pu répondre positivement à cause d’une infection virale. Heureusement pour les amoureux des belles voix, Bryan Hymel, tout juste libéré de ses représentations londoniennes dans le rôle-titre de Robert le diable, a relevé le défi, et avec quel brio !

Le ténor américain avait déjà incarné le héros, inspiré de L’Enéide de Virgile, au Covent Garden, en juillet 2012, avec le plus grand succès. Malgré ses 33 ans, et sa jeune carrière, il possède déjà la présence scénique propres aux grands artistes chevronnés. Doté d’une voix naturelle à l’aigu éclatant, il chante avec un accent français presque irréprochable, en parfaite adéquation avec le style berliozien : il ne lui manque ni la vaillance ni l’élégance du style et le sens des nuances qu’exige la partition d’Enée. C’est avec raison que le public new-yorkais l’a gratifié d’une standing ovation à la fin. Avec Suzan Graham, Didon, il formait un couple vraiment royal.

La cantatrice américaine, depuis longtemps reconnue comme une spécialiste de Berlioz, -elle a enregistré des Nuits d’été remarquées à leur sortie et chanté Didon au Châtelet, dans la production dirigée par Sir John Elliot Gardiner, en 2003-, possède un timbre chaleureux qui fait merveille dans les moments de tendresse. Mais la voix sait se déployer avec force dans le désespoir et la malédiction. Elle assume vaillamment un rôle très lourd, exigeant une présence scénique pendant la presque totalité de trois actes. Si l’on ajoute à la noblesse de l’allure, la beauté des traits, on a là une interprète idéale de la reine de Carthage. On sera plus réservé pour la Cassandre de Deborah Voigt : comme lors de la saison dernière dans Brunehilde, elle incarne son personnage avec force et conviction, mais la voix est loin d’être parfaitement adéquate avec la tessiture et la prononciation française exigées. Les nombreux seconds rôles sont bien tenus. Faute de les citer tous, retenons le sensible Narbal de Kwangchul Youn et le Chorèbe de Dwayne Croft.

L’intelligente mise en scène de Francesca Zambello, avec un dispositif modulable à chaque scène, rend compréhensible les différentes phases du drame qui se joue et anime une action finalement assez statique car intérieure aux personnages. Les décors, pas plus que les costumes d’Anita Yavich ne sont « réalistes » mais ils s’accordent, par l’harmonie changeante des couleurs, à l’atmosphère musicale. Fabio Luisi, à la tête de l’orchestre du MET, semblait plus à l’aise que dans les Verdi du mois de décembre. Même si on eût aimé que les coloris si riches de l’orchestration berlozienne fussent mis davantage en valeur. La partition dans sa continuité permet de mesurer son étonnante modernité, surtout dans les trois derniers actes, « Les Troyens à Carthage » ; les deux premiers actes, « La prise de Troie », se plaçant dans la lignée de Gluck. Il est également amusant de noter que l’appel « Italie, Italie », totalement anachronique dans la période antique où se situent les aventures d’Enée, renvoie en revanche aux enjeux politiques contemporains de la composition de l’opéra et à l’engagement de Napoléon III pour l’unité italienne : en effet, l’année même de l’achèvement de l’opéra, l’Empereur rencontre Cavour à Plombières. De même, les « sauvages Numides » vaincus par le héros, font penser aux révoltes que la France devait réprimer, au même moment, en Kabylie et dans l’Est-algérien.

Au total, cette retransmission constitue une heureuse redécouverte. On regrette que cette séance n’ait pas attiré plus de monde. La longueur du spectacle (cinq heures trente) et la fin des vacances de Noël, apportent sans doute une explication. Mais l’œuvre reste rare sur scène (Berlioz ne l’a jamais vue ni entendue intégralement), particulièrement en France. Ce sont les Anglo-saxons qui les premiers l’ont remontée et enregistrée (Sir Colin Davis en 1969). Il est remarquable que Londres et New-York l’aient montée ces six derniers mois. Seule une très grande maison peut s’offrir la distribution pléthorique qu’elle exige. C’est là que les retransmissions du MET se justifient le plus, d’autant plus que le son « cinéma » semblait moins défaillant que d’habitude.


Danielle PISTER