Messiaen à Saint-Maximin

 Visions de l’Amen selon le regard de Messiaen

Concert à la mémoire d'Henri Dutilleux - Eglise Saint-Maximin-23 mai 2013

 

L’impressionnante version historique de 1943 des Visions de l’Amen coulée des vingt doigts d’Olivier Messiaen et d’Yvonne Loriod, sa dédicataire, avait impressionné les pianistes de la génération suivante dont peu d’entre eux s’aventurèrent dans ce premier des deux grands cycles théologiques destinés au piano, le second étant les monumentaux Vingt Regards sur l’Enfant Jésus sur dont, l‘an dernier, à la même époque, et en ce même chevet de Saint-Maximin, la pianiste Yejin Gil, invitée au Festival Jeunes Talents, en avait détaché neuf parties dont l’ultime portait sa joie douloureuse sur des larmes de bonheur…

Doubler la mise avec deux Steinway à queue et enchevêtrés, tenait de la gageure que les Chemins d’art et de foi de Robert Féry, associés au Festival de Mireille Krier assumèrent  haut les quatre mains. Afin de ne pas violenter l’acoustique de l’église qui est non maîtrisable quand la nef est vide mais relativement correcte quand elle est assez bien garnie de ses auditeurs comme ce fut le cas, Valérie Muthig-Encklé et Willy Fontanel qui forment le Duo Ivoires, ont volontairement freiné les tempos des sept séquences de ces  Visions de l’Amen , ce qui, d’évidence, allongeait leur durée gravée dans le marbre par leurs créateurs, passant de 48 minutes à 54, ce qui les aérait  sans les dénaturer. De plus, chacun des duettistes levait très vite les pieds sur leurs pédales ce qui évita, là aussi, toute dérive de la réverbération. Les voies auriculaires auront ainsi bénéficié d’une restitution bien calculée. C’est Valérie qui tenait la boussole du premier piano. D’une métrique rigoureuse, maîtrisant son jeu rythmique et la finesse d’un son racé, avec retenue mais sans retrait, elle marquait ainsi la différence voulue avec son partenaire, second piano, auquel étaient dévolues les vagues romantiques et la puissance émotionnelle parfaitement assumées.  Et sans tourneur de pages s’il vous plait ! Les différences messiaenesques furent donc assez bien respectées.

DE L’EQUILIBRE ET DES CONTRASTES

Ainsi, l’Amen  de la Création,  parti de leurs  célestes pianissimos, s’orienta, dans la tonalité bleue de la majeur, chère au compositeur de la Turangalîla, vers les crescendos que l’on eut aimé plus nettement  amplifiés. Dans l’Amen des Etoiles, les interprètes anticipèrent, par leur marcato tranché,  sur ces maelströms dionysiaques favoris  du  musicien. C’est toutefois dans l’Amen de l’Agonie de Jésus, que l’on sentit poindre, sous les douloureux accords du  piano II,  la véhémence et la malédiction qui les habitent. Contraste bien assumé cette fois, l’Amen du Désir laissa poindre, paisible et sereine, l’expression colorée et enveloppante sous les doigts de Willy, tandis que Valérie, observant une  précision horlogère, distillait ses notes diaphanes et immaculées. Dans l’Amen des Anges, des Saints et du Chant des oiseaux, le piano I tenait la barre de ses coulées virtuoses sur lesquelles le piano II livrait son chant expressif. Au rebours, l’Amen du Jugement  fut implacable d’âcreté jusqu’à la cloche de l’évidence. Quant à l‘Amen de la Consommation, ce fut l’apothéose de ce thème cyclique que l’on retrouva tout au long des séquences, avec, ici, les grandes respirations de joie carillonnée, des appuis graves de Willy aux éblouissants aigus de Valérie faisant songer aux futures Couleurs de la Cité céleste. Tonalité bleue évidemment. Passionnant face à face en tout cas. Pour finir,  deux  bis à quatre mains côte à côte: le berceur En bateau de la Petite Suite de Debussy, et un extrait de la Sonate en do mineur de Théodore Gouvy, dont le Duo Ivoires avait gravé  son fameux Ghiribizzi sur le premier disque qu’il avait sorti en 2010

Le concert était dédié à Henri Dutilleux qui venait de mourir.

 

Georges MASSON