Stravinski flambloyant

Le Sacre du printemps à cent pour cent pur jus

14  mai 2013

 

De mémoire de mélomanes messins, il nous semble qu’aucun d’entre eux ne se souvienne d’une exécution du Sacre du printemps aussi éclairante, voire édifiante que celle donnée par l’ensemble Les Siècles de François-Xavier Roth. Son déploiement des 100 musiciens sur la scène de l’Arsenal rendait à l’œuvre sa dimension de grand-symphonique, d’où l’intérêt majeur des versions concert qui permettent de mesurer le degré d’amplitude et d’équilibre sonore emplissant le champ acoustique d’une salle réputée dans tout le monde musical. Un spectre sonore édifiant. L’ensemble des cordes, aéré et disposé en triple demi-cercle autour du chef (avec le pupitre des contrebasses planté à leur droite) n’avait, malgré leur nombre -50-, aucune lourdeur, ni cette épaisseur que l’on rencontre dans certaines grandes formations actuelles, à telle enseigne qu’un certain public l’avait ressenti comme en déficit de puissance, alors que ces copies d’instruments d’époque (début du XXe siècle), nous replaçait dans la configuration que l’auditeur avait pu entendre alors. Idem pour les vents. Les neuf cors sur deux rangs en oblique à gauche, n’avaient pas l’ample volume moelleux et chaud que possèdent ceux d’aujourd’hui, mais on en percevait davantage la fibre métallique originelle mais moins la projection expansive. Cependant, les autres cuivres (bouchés le plus souvent) relevaient de cette stridence particulière et éminemment novatrice que l’on pouvait imaginer il y a un siècle. Quant aux bois, par cinq, ils avaient cette fluidité naturelle et peut-être moins incisive dont nos modernes oreilles ont plus l’habitude. Le Sacre est ainsi apparu selon une conformation qui nous paraissait inhabituelle mais qui était sans doute plus authentique, la dynamique orchestrale venant surtout de la grosse harmonie et, a fortiori, des percussions aux échos avant  tout ravageurs.

On a pu constater aussi que l’interprétation générale du Sacre respectant la nomenclature d’orchestre telle qu’elle accompagnait les Ballets Russes d’alors, procédait d’un bon équilibre dans la localisation des pupitres. Or, en matière chorégraphique, ce schéma n’est, à quelques exceptions près, plus respecté à présent, car, que ce soit dans les théâtres à fosse d’orchestre limitée, et, plus encore, quand l’ouvrage est dansé sur bandes d’enregistrement amplifiées, et, par conséquent, déformées, (Le Sacre de Preljocaj de 2001, par exemple), on a peine à jauger la surface du champ acoustique véritable.

FLAMBOYANCE SAUVAGE

Auparavant, le Petrouchka, restitué avec un effectif moins important par Les Siècles, avait, lui, cette flamboyance sauvage qui permit d’apprécier le fauvisme du massif métallique (une approche, elle aussi, très avant-gardiste en ce temps là). Ses arpèges en cascades infernales, bien en place, les subtilités de la petite harmonie coulant sous les doigts, évoluait, sans crispation, avec netteté et précision, selon une lecture aisée et qui semblait facile, la synchronisation des pupitres étant calculée aux petits oignons. Le chef peint à fresques, évidemment, tout cela, de sa main ferme et de sa gestique sobre. En ouverture du concert, le Scherzo fantastique, du même Stravinski, fit apparaître des cordes translucides, s’extravasant avec une surprenante facilité et dont le jeu, un tantinet imitatif y faisait songer. Dira-t-on que la première fois que cette pièce de seize minutes fut jouée, après guerre, par l’Orchestre municipal de Metz, elle apparut si difficile que ses musiciens trouvèrent « qu’elle n’était vraiment pas piquée des hannetons ! » Elle ruissela ici sans problème.


Georges MASSON