Récital Vanessa Wagner

De la modernité temporelle d’un piano-forte

Comme de celle d’un piano à queue

 

La singularité de Vanessa Wagner, pianiste en résidence à L’Arsenal où elle s’est produite en récital à plusieurs reprises, n’était pas apparue quant à ses choix connexes visant à confronter l’ivoire à l’électronique, le piano et la danse, le clavier et les visuels, et récemment, le piano-forte et le piano. A l’écoute des œuvres choisies, jouées sans rupture et alternativement d’un instrument à l’autre, il apparut que les pièces classiques, logiquement interprétées sur le premier, incarnaient la modernité de leur époque, tout comme les pièces romantiques ou modernes, jouées sur le second, reflétaient la contemporanéité des leurs, marquant ainsi l’évolution des styles et des techniques. La  formule employée pour typer ce concert, « La continuité dans la disparité », pouvait paraître ambiguë, le second substantif ayant une connotation plutôt négative évoquant l’inégalité et le manque d’harmonie. En revanche, on a pu analyser l’approche qu’en a eue l’interprète. D’abord, elle entre dans l’intimité mozartienne par sa lecture lisse, tout en finesse et en transparence de sa Fantaisie, Koechel 375 puis de sa Sonate, K 330. Elle en dégage une sonorité fragile et un timbre frêle comme émanant de ces musiques en dentelles s’échappant de leur boîte et les situant dans la confidentialité et l’esprit dans lesquels on peut supposer qu’elles sont écrites, mais dont on peut imaginer aussi une interprétation différente, qui eût conduit au relief plus marqué des accords ou de la ligne thématique. On en reconnaîtra plus ou moins l’authenticité, mais on peut y voir également une anticipation de ce que pourrait être, sur le clavier d’un « grand queue », l’expression romantique à laquelle celui qui en jouerait aspire. La possibilité d’en élargir le volume et la force serait certes, hors conception stylistique, mais serait une preuve de la modernité d’époque du piano-forte.

L’ALTERNANCE EN CONTINUITÉ

Vanessa Wagner enchaîne aussitôt sur le Steinway avec les Estampes de Debussy, marquant l’évident contraste créant l’atmosphère musicale que l’on attendait : un large éventail de nuances entre les pianissimi des Pagodes, l’exotisme bien contenu de Soirées dans Grenade et la fluidité d’un ruissellement de notes au délicat impressionnisme enveloppant le mélodisme populaire des Jardins sous la pluie. Pureté et résonances interrogatives distinguent l’Étude N°3 de Pascal Dusapin dont l’interprète a capté l’univers du miroir où les états sonores se reflètent. Son Haydn remontant les siècles non sans vertige, rejoint la simplicité et la minutie qui habitait son Mozart, l’interprète soignant sur le Hammerklavier, les délicates fioritures des Variations du maître d’Eisenstadt jusqu’à sa coda en plein Sturm und Drang et que, mentalement, on eût pu transposer au piano romantique, tant l’inclination y est présente. Chopin pour finir, avec sa Grande Polonaise où l’on ressent presque une convergence et un tropisme certain entre les battements de cœur des deux. Or, on ressent chez Vanessa Wagner, comme une sorte d’improvisation où les fluctuations apparaissent, en dépit de rubatos bien mesurés, d’accelerandos aux humeurs diverses et contrastées, du velours aux éclats, avec son final nécessairement flamboyant. Un récital singulier aux différences évidentes.

Georges MASSON