Ravel Landscapes

La musique enrichit les visuels et non l’inverse

 

On ne niera pas la séduction que font naître les arts visuels par le truchement des avancées époustouflantes de la fée informatique et numérique. Mais peut-on considérer que l’union de l’image et du son puisse parvenir à créer de nouvelles partitions associant l’œil et l’oreille ? Une gageure dans laquelle se sont engagés deux artistes de cette spécialité et dans laquelle s’est engouffrée la pianiste Vanessa Wagner, en résidence à L’Arsenal, et qui y a déjà donné plusieurs récitals marqués par sa forte personnalité et sa technique irréprochable. Que ce soient les spécialistes de l’exégèse musicale ou les passionnés dont l’art des sons coule dans leurs veines, on ne peut guère prétendre à l’équivalence créative entre le monde sonore d’un Maurice Ravel comme ce fut le cas à ce dernier concert, et le mouvement visuel, tout inventif qu’il soit, et censé enrichir la matière impalpable du son aussi génialement traité de son Gaspard de la nuit. La démarche actuelle, très dans le vent, a son côté envoûtant ; or, il faut bien se rendre compte que la composition des visuels numérisés selon une technologie hautement sophistiquée, tout aussi ingénieuse et brillante qu’elle soit, ne saurait enrichir le contenu de telles partitions, pas plus qu’elle ne valorisera davantage l’artiste qui en est l’interprète. Vanessa Wagner a son style qui est supposé traduire celui du compositeur.

QUEL RECUL POUR L’ANALYSTE ?

Mais, si l’on peut être irrésistiblement captivé par l’élan graphique, rythmant plus ou moins les portées, est-il vraiment possible d’avoir une approche analytique, critique et comparative de l’instrumentiste qui joue ? Non. Une solution : fermer les yeux. De plus, à moins d’ignorer complètement les multiples approches stylistiques, comment l’inventeur de cet extraordinaire logiciel peut-il vouloir métamorphoser le son d’un piano par la seule magie d’un graphisme ? Purs phantasmes. Vanessa Wagner jouait sa partie et le tandem Quayola-Sinigaglia la sienne, aux manettes de la régie en haut de salle, les clichés mobiles étant projetés vers l’écran en largeur, en fond de scène, derrière la pianiste sur le podium de la salle de l’Esplanade. La discrète et subtile Ma Mère l’Oye était parée de lignes anguiformes, boostée d’élans calligraphiques, de montagnes russes et autres vagues porteuses. Les Valses nobles et sentimentales voguaient sur de longs fils cavalcadant sur le tempo de la musique. Crescendos de couleurs ensuite. Pourtant, les longues lignes de fils allant de gauche à droite et vice-versa, conduisant à la répétitivité, répondaient-elles vraiment à l’Ondine ravélienne alors que les effets lumineux et floraux tout en contrastes, inondaient Le Gibet et qu’une espèce de volcan enchanté aux mille couleurs, embrasait son Scarbo ? La pianiste maîtrisa celui-là d’une manière assez époustouflante. Par contre, l’image, ensuite, était si prégnante qu’elle dominait le jeu au moment de la Pavane pour une infante défunte. On assistait à une sorte d’apothéose colorée d’un univers intergalactique imaginaire, avec ses mordorures évolutives, son pointillisme mobile ou fixe, ses effets d’écran. Bref, il n’y en avait que pour le sympathique duo. Vanessa Wagner ferait quand même bien de revenir jouer ces palpitantes partitions, mais sur piano seul cette fois.

Georges MASSON