Pierre Henry

QUAND LE PAPE HENRY DIT SA MESSE POUR METZ

(7 septembre 2012)

 

L’Arsenal était-il plongé dans le deuil auquel ses murs faisaient penser, revêtus de longues tentures noires encadrant l’orchestre des haut-parleurs sur scène et dans la salle, et qui s’apprêtaient à nous inonder le tympan de toute la panoplie de sa lutherie électronique dont Pierre Henry est, depuis soixante ans, le grand bidouilleur ? Non, bien sûr mais pour des raisons techniques et pour en gérer l’acoustique. On salua assez solennellement cet élève de Messiaen et de Nadia Boulanger, qui aura quatre-vingt-cinq ans dans trois mois, et qui est devenu tout de même un des grands procréateurs de la musique électronique qu’accoucha, avant lui, le Nancéien Pierre Schaeffer, géniteur de la musique concrète. Sa Messe pour le temps présent, modulable à souhait, et dédiée aujourd’hui à Metz, avait déjà chatouillé nos oreilles de critique, lorsqu’on assista, en 1967, à sa création au Festival d’Avignon, Béjart lui en ayant fait commande pour son Ballet du XXe siècle. C’était nouveau et cela nous changeait du diktat de la musique sérielle, selon l’expression de Mefano. Et, comme toujours, certains n’avaient guère goûté cette intrusion des acousmates, traitant Pierre Henry d’iconoclaste dont la zizique n’était que du bruit. On n’employait pas encore l’expression d’agitateur culturel, mais il en était bien un avec sa révolution copernicienne de la notion acoustique où le son n’est jamais que le réflecteur d’un objet ou d’un phonème.


PERCUTANT POUR NE PAS DIRE FUSILLANT !

Alors qu’en est-il aujourd’hui de ce « pèlerinage sonore » ainsi nommé et qui n’a pourtant rien d’un chemin de croix. Metz « valant bien une Messe », Pierre Henry a, d’évidence, regonflé ses batteries. Il est loin le temps où il utilisait les générateurs et les filtres électroniques avant que naissent les synthétiseurs et, aujourd’hui, les bandes numérisées sorties de sa discothèque phénoménale et sans passer par les logiciels. Trônant à sa table de régie comme un organiste à sa console, ce pape nous injecta les vrillantes sonotechnies de ses onze pièces précédant sa Messe, dans un langage autrement percutant pour ne pas dire fusillant, et calée sur 1 heure 11. Dans son Incantation, ce sont, sur des rythmes assénés en continu, voire flagellants, autant de bruitages surmultipliés qui interpellent l’imaginaire du spectateur, par ses recherches insolites, ses fusées métalliques en courbes, ses impacts à la wood-block qui annoncent de nouveaux formatages. Au fil de sa Vièle saharienne, de sa Solarisation, de ses Chants des insectes et autre Éruption, on passe d’une chute de vaisselle d’acier aux coups de pilon, des cris de coq qu’on égorge à la stridence ornithologique et aux hurlements de forêt vierge sur fond exotisant. Répétitive et implacable, la rythmique essentielle domine une sous-rythmique fouillée contenant un savant alliage chaque fois différent. Ce n’est en rien du bruit d’imitation qui évoquerait des bêtes ou des icônes, mais une matière complexe, rare et inconnue, brute, stridente ou ciselée, bref, un état sonore inexploré et stupéfiant, comme il nous en a toujours fait la surprise.

Quand jaillirent au final, les quatre jerks de la Messe, on pénétrait dans ce monde familier qui collait au présent de notre jeune génération, entre Psyché-Rock, Jericho Jerk, Teen Tonic et Too Fortiche, des appellations qui cousinent avec cette actualité des musiques nouvelles, populaires et enivrantes, sans toutefois qu’on puisse les confonde avec cette autre approche contemporaine bien moins en vue mais qui se situe dans le droit fil de la musique qui a évolué du médiéval au baroque, du classique au romantique, du dodécaphonisme aux œuvres de création de notre temps et avec lesquelles il opère sa jonction.

 

Georges MASSON