Pierre Amoyel

  Le jeu antithétique d’un pianiste : Pascal Amoyel

(4 décembre 2012)

Il est grand jusque dans les petites choses pourrait-on dire de Pascal Amoyel et l’étonnante approche qu’il eut, dans la manière de dérouler son programme antipodal, en a surpris certains et ravi d’autres, dans cette salle de l’Esplanade de l’Arsenal, pleine comme un œuf comme on pouvait s’en douter. D’abord, dans la pénombre avant la lumière, il a eu la riche idée de choisir l’ignoré Charles-Valentin Alkan qui ne mérite pas l’ostracisme persistant qui l’entoure. Cependant il n’en a pas choisi les plus attrayantes pièces, plutôt celles, consanguines d’un Chopin pâle et qu’il caresse avec une simplicité soporative. Mais c’est sa manière confidentielle, sincère, voire secrète, qu’il dévoue au compositeur. Montant quelques marches vers l’expression nuancée, il aborde les deux Polonaises de l’opus 26 de Chopin parmi les moins connues, avec une certaine sobriété, loin de l’appassionato indiqué ou de la démarche olympienne qui aurait pu être choisie, bien que le pianiste y dévoilait sa fibre intérieure si particulière, d’un naturel sensible, loin de toute surabondance et sans esbroufe, avec cette économie gestuelle de laquelle se dégagera toute la pureté sonore de l’ivoire.

AUX ABYSSES DE LA PENSEE PROFONDE

Or, plus l’auditeur se glisse dans les arcanes de son jeu, plus il apparaît que  l’artiste porte un regard différent sur les œuvres. Il est vrai qu’en abordant Franz Liszt, c’est un autre univers qu’il pénètre. Tout d’abord, il a une lecture d’ Au  lac de Wallenstadt qui n’est pas spécifiquement descriptive d’un glissement sur l’eau, ni d’un frémissement de vagues, mais une subtile évocation quasi-immobile du lieu et de sa mélancolique harmonie. Tout en explorant l’instant présent qu’il réduit mais, davantage, qu’il allonge, l’artiste va prospecter l’espace et le hors-temps par ses silences assourdissants comme par ses impressionnants accords. C’est à partir de La Vallée d’Obermann, un des plus célèbres extraits du Premier Livre des Années de pèlerinage, que Pascal Amoyel fera apparaitre sa souveraine aisance, son souffle, retenu, libéré, puis dégagera les contrastes les plus saisissants, au travers d’une longue méditation métaphysique, en passant par les éclaircies apaisées, les abîmes oppressants, les trémolos d’une angoisse diffuse, le dialogue dramatique des mains croisées bousculant le tempo.

Sa Troisième Consolation tout en fine poésie intérieure, débouchera sur ce que l’on peut considérer comme la cime du récital, les incommensurables Funérailles, lesquelles ont pris la consistance d’un poème symphonique à la « magyar ». Le pianiste en a une lecture incisive recélant toute la mordacité du propos. On assiste  à sa quête de visionnaire se projetant dans les affres d’une Révolution sous les Habsbourg (1849). Dans sa restitution, on décèle, davantage qu’une narration, la diabolisation d’un événement qu’il traduit à vif, en une espèce de rage émotionnelle. Amoyel, l’homme des rubatos et des mutismes interrogateurs, fait saillir le métal du piano de par sa frappe tranchante, rageante, et par la force ténébreuse qu’il parvient à dégager des touches graves de l’instrument. Une vision sidérante dont il est difficile d’imaginer une version interprétative d’une aussi intense profondeur. Avec la fameuse Polonaise héroïque de Chopin, suivie de deux bis, on assistait à la révélation d’une nature et d’un tempérament très particuliers.                                                         

 Georges MASSON