Nathalie Stutzmann et Bach

Sous le magnétisme d’une cantate imaginaire

 

« Ab imo pectore ! » Déjà, à son concert de cantates de Bach d’octobre 2010 à L’Arsenal de Metz, Nathalie Stutzmann nous livrait ce sentiment d’aller au plus profond de son cœur. Son ensemble Orfeo 55 avait un an et montait doucement l’échelle de la maturité qu’elle déploya cette fois dans le programme de sa Cantate imaginaire. Un choix cornélien parmi les quelque 200 opus sacrés retrouvés sur les 300 écrits, et dont les enregistrements foisonnent depuis cinquante ans. Or, depuis trois ans de résidence, plusieurs lignes de force se sont dégagées de la démarche de notre contralto nationale. On sait qu’elle fut instrumentiste avant d’être cantatrice, et qu’elle toucha notamment à la musique de chambre. L’esprit des cordes, la gravité du basson lui sont restés. Indubitablement, on reconnaît, par le style et son sens de la musicalité, qu’elle a intégré dans son propre registre vocal les nuances, les courbes sonores, l’expressivité d’un cello en sourdine. Et, tout aussi naturellement, elle transmet, à travers sa gestique porteuse et rebondie, ce courant mélodique aux musiciens qu’elle dirige et en particulier à ses archets qu’elle dynamise.

Cette fois, elle a personnalisé son programme sous forme de construction en patchwork alternant cinq Sinfonia (introduction instrumentale) aux six arias pour alto contenus dans les douze cantates choisies, (plus un air de la Passion selon Saint Matthieu), lesquelles cantates comportent, dans leur totalité, un chœur, trois ou quatre solistes vocaux, un petit effectif à géométrie variable, entre cinq et douze parties. Dans le cas présent, elle a uniformisé son ensemble Orfeo 55 calé sur vingt-trois pupitres, dont seize archets très spontanés et réactifs. D’où une touche très personnelle et…imaginaire.

Ce qui entraîne une autre vision de ces extraits, beaucoup plus proche de l’expression classique finement chantournée, voire même un mélodisme anticipatoire du préromantisme. Dans ce domaine, la contralto affine d’une façon sublime ses légatos minutieusement étirés sur des tempos larges, émet son timbre moiré et contrôle son souffle lui-même expressif. On ne dira jamais assez l’émotion qui se dégage de ces airs poignants, voire suffocants, due à l’investissement abyssal de la cantatrice, son piétisme, son humilité dans la déploration, la repentance, le recueillement qu’elle dégage de ces arias sacrés et sur lesquels elle a focalisé l’attention d’une salle conquise. On citera en particulier tout le dolorisme qui émane de l’aria de la BWV 85, « Jesus ist ein guter Hirt », avec son beau continuo de violoncelle, et surtout, le mythique lamento de la Passion BWV 244, au dolorosa planant et soutenu par le solo du violon accompagnateur. Sans compter les passages italianisants de l’orchestre et la rythmique appuyée des sinfonias qui, selon l’écriture syncopée du cantor de Leipzig, ont évoqué chez certains, des pulsions jazzy qui ne le sont pas.

Voilà qui nous éloigne complètement des versions baroquisantes que l’on a portées au pinacle de l’interprétation à une certaine époque, et que l’on a plus ou moins vouées à l’autodafé aujourd’hui. Néanmoins, ces traductions sonores à la spartiate se justifiaient dans la mesure où la conception luthérienne de laquelle Bach était pénétré, se situait dans un registre plus austère, plus haché, à l’image du culte dominical célébré dans les temples nord-germaniques. Un beau concert en tout cas, auquel s’ajoutait la médaille du Mérite, remise à Nathalie à la fin du concert.


Georges MASSON