Musiciens du monde

MUSICIENS DU MONDE : l’incandescence sonore.

(2 septembre 2012)

 

La rentrée symphonique sous le signe fédérateur de Via dei Concerti à l’Arsenal de Metz était pour le moins surprenante. Découvrir et entendre ces quelque cent vingt jeunes Colombiens, Espagnols, Turcs, Italiens et autres Hongrois, unis en rangs serrés sur scène, tenait un peu du jamais vu. Une démarche qui n’était pas sans affinité avec Les Chemins du Baroque fondés par Alain Pacquier. Il fallait les voir à l’œuvre et à la manœuvre, ces fanas d’orchestre. Leur aventure est enrichissante en ce qu’elle unit la multitude des êtres dissemblables et prêts à s’investir autour de la lyre d’Orphée. Mais laquelle ? Ils jouent en conquérants qui partent à l’assaut de Rimsky-Korsakov, d’Enesco, de Théodore Gouvy, de Dvorak et d’autres, qu’ils dominent et ils se les approprient. Des flèches sonores et surérogatoires du Capriccio espagnol dont le solo de violon est, hélas, avalé, aux criardes fusées d’une Tarentelle de Respighi où le métal brille, c’est en quelque sorte leur différence, leur fierté qu’ils affirment, leur ego qu’ils projettent.

Les rangs des cuivres -huit cors six trompettes et autant de trombones-, explosent dans la Rhapsodie roumaine, et les percussions y vont à fond la caisse, qui vous envoient leurs mitrailles vrillant le tympan à chaque hors-d’œuvre comme à chaque dessert. Les cordes, elles, livrent un grain sonore brut mais coloré. Au format de 7O, elles semblent se lancer dans une improvisation qui n’en est pas une, car leurs coups d’archets sont millimétrés, la partition n’autorisant pas le moindre écart, ni une dérive de doigté, ni la rythmique qui, elle, est toujours très affirmée. Ils adoptent ce jeu d’instinct, presque d’aventure, alors qu’ils respectent la rigueur qui est au rendez-vous des nécessaires exigences techniques. Quant aux pianissimi, ils sont inexistants. Y aurait-il un no man’s land sur leur palette colorale ?

Et le chef, soulevant bien l’orchestre, y a-t-il veillé ? Pas sûr.

PAS DE COMPARAISON POSSIBLE

La Marche slave de Tchaïkovsky, à part le pittoresque de son approche, est semblable à une lave sonore qui jaillit , flamboie de ses quadruples forte, à tel point que l’on se demande jusqu’où ses interprètes vont-ils pousser leurs décibels. Face aux traits rapides et assumés des violons, l’Hymne et Marche de Théodore Gouvy, est, pour eux, une promenade de santé, dont le thème martial et convenu, louche un peu vers Berlioz et Wagner, exemple type de la bi-culture de notre compositeur lorrain. On ne niera pas la capacité de petits virtuoses de ces artistes enflammés, leur spontanéité, leur réactivité, leurs exploits dans les rythmes et les couleurs exotiques rencontrés dans la Danzon d’Arturo Marquez, qu’ils chauffent à blanc et qui mettra la salle en délire. Or, il faut bien avouer que leur vision exploratoire du corpus romantique est assez sidérante.

Dans nos contrées occidentales, où l’on fait nettement la différence entre l’interprétation d’une pièce de Tchaïkovsky jouée à la slave par une formation moscovite et le même morceau distillé, avec une autre distanciation, par un ensemble londonien, ici, il n’y a pas de comparaison possible. Ils sont discutables assurément, mais uniques. Ils réalisent tout simplement leur projet musical, seuls au monde, sans déchiffrer vraiment ce qu’il y a sous les partitions. Au fait : si les compositeurs cités se retournaient dans leur tombe, ne se demanderaient-ils pas qui donc a pu écrire cette musique vacarmissime ? Allez, ils sont quand même sympa ces jeunes passionnés !

 

Georges Masson