Le Philharmonique de l'Oural

Prokofiev à la russe, Tchaïkovski à la française

(17 mars 2013)

 

Il fallait le nécessaire volume acoustique de la grande salle de L’Arsenal pour contenir la Cinquième symphonie de Prokofiev dans la saisissante vision qu’en proposa l’Orchestre Philharmonique de l’Oural. Une œuvre moins souvent programmée à Metz, du moins par rapport à la Huitième de Chostakovitch, quasi-contemporaine, et à laquelle on l’a parfois comparée. Dans cette Cinquième en si bémol, opus 100, et pour que les bois, mais surtout les cuivres, encadrent bien le plateau des 50 cordes, le positionnement des trois trombones et du tuba, sur podium à la droite de la formation, venait, en quelque sorte, en prolongement des quatre cors et des trois trompettes alignés sur le rang de face, une disposition particulière mais efficace en l’occurrence. Leur métalléité spécifique et dense apportait ainsi une vibrante âpreté à cette œuvre, symbolique de l’altérité humaine, datée de la fin des hostilités, (1945), et que le chef, Dmitri Liss, mit en exergue, plus particulièrement dans le 1er mouvement mené dans sa grandeur épique, sa progression irréfragable et jusqu’à sa péroraison inouïe. Or, réflexe importun, le public se mit à applaudir, tout comme celui du concert donné deux jours auparavant, après le premier mouvement du concerto de piano de Grieg ! Une réaction fâcheuse que l’on observe fréquemment en plein milieu de l’œuvre dont une des séquences s’achève sur des accords conclusifs. Mais passons. La particularité de Dmitri Liss est d’assumer un contrepoint orchestral parfaitement maîtrisé, aux lignes entrecroisées, tendues à l’extrême et d’une intensité peu commune. On frise le grandiose sans atteindre la grandiloquence. Au marcato qui suit, le style néo-classique de Prokofiev apparait toujours très tranché, bien que la mordacité du propos ne reflète que très modérément son caractère ironique. La tension est permanente ensuite où l’on assiste à de véritables flagellations sonores aux cuivres, avec leurs pics d’acier, ainsi que les vagues de cordes bondissantes auxquelles elles s’amalgament. Réactif, le chef mouille sa chemise, c’est le cas de le dire, car la transpiration de tout le haut de son corps était visible.

DE LA FINE SONORITÉ DU SOLISTE

La première partie du concert introduite par l’enivrante Polonaise d’Eugène Onéguine de Tchaïkovski, comportait son célèbre et unique concerto pour violon joué sur son Stradivarius par Laurent Korcia. Dmitri Liss eut l’intelligente conception de faire ressortir la généreuse orchestration de l’œuvre avec ses tuttis conquérants, tout en ayant soin d’en livrer pianissimo chaque fragment laissant place aux vertigineux traits du soliste. Le style de Korcia est celui hérité de l’école franco-belge où, dès l’Allegro initial, le soliste se lance dans les thèmes éthérés et d’une inspiration caressante, au rebours des interprétations à la russe que l’on connaissait au temps de leurs grands interprètes. On attendait Korcia au tournant de sa cadence, au développement habile, d’une virtuosité furtive et très souple, et en spécialiste des sons filés qu’il est. Sa Canzonetta est jouée piano mais non en sourdine comme les programmes tenteraient de le faire croire. On soulignera les jolis accelerando de son final en sautillé qu’il mène sans tziganiser outre mesure comme le faisait Ivry Gitlis. En bis, la Ballade de la Troisième sonate pour violon seul d’Eugène Ysaÿe, d’une ébouriffante vélocité, mettait justement, en relief, un de ces parangons franco-belges.

Georges MASSON