Bejun Mehta

Un contre-ténor parmi les meilleurs du moment

(2 février 2013)

 

La tenue des vingt-sept musiciens de l’Akademie für alte Musik Berlin jouant la plupart debout, est à la fois agaçante tout en étant irréprochable quant à la précision générale, la virtuosité des archets et la rigueur des tempos. Sa prestation à l’Arsenal se situe dans la lignée disciplinaire des musiciens de l’École de Mannheim qui est de mener les pupitres vers la brillance et la densité sonores. Son instrumentarium correspond bien à celui de l’époque préclassique et classique du XVIIIe siècle, avec ses cors et trompettes naturelles, ses bois baroques et ses cordes. Or, leur restitution incisive de la Symphonie n° 26 de Mozart allait au-delà de la conception habituelle, car la robustesse du jeu gommait tout de même la souple expressivité de plume d’un Wolfgang-Amadeus de dix-sept ans. Les musiciens étaient placés sous la direction d’un Konzertmeister, le supersoliste Bernhard Forck, qui entraîne ses troupes d’une façon uniment appuyée, accentuant les temps forts, les archets mordant la corde, le rang arrière des vents submergeant le quatuor. Cette anticipation vers le Sturm und Drang pouvait paraître inappropriée, situant le compositeur vers un préromantisme correspondant à sa période tardive. L’erreur de conception de l’ensemble se situait dans un manque d’évaluation de la balance acoustique de la grande salle, la projection des cuivres devenant par moment intenable, les jeux de timbales claquant comme des coups de feu alors que le clavecin était inexistant. C’est sensiblement dans la même optique que la formation interpréta une des symphonies londoniennes de Johann-Christian Bach, d’une impériosité similaire malgré les courbes plus adoucies de son Andante. Bien que l’on puisse en admirer la perfection d’exécution, ces lectures symphoniques sont assez éloignées de celles qui prônent le classicisme naissant des précédentes foulées baroqueuses et que les formations ne se sont pas privées d’interpréter.

BEJUN MEHTA, LA PERLE RARE

Le concert comportait en alternance de ces pièces d’orchestre, des extraits d’opéras de la même période et qui firent dresser les oreilles en direction d’un contre-ténor absolument prodigieux, Bejun Mehta. Dès son aria d’Ascanio in Alba mozartien, il développe un organe au timbre d’une lumineuse pureté, enchaîne sur un récitativo accompagnato et air extraits du Mitridate d’un Mozart de 14 ans ! (son premier opéra). Ce qui frappera ensuite, réside dans l’approche stylistique et le sens raffiné d’une idéale musicalité. La nuanciation subtile, l’articulation prosodique parfaitement assumée et la façon dont Bejun Mehta soigne les courbes mélodiques, son port de voix, aux aigus naturels, tout en accompagnant sa gestuelle de la dimension dramatique correspondant à celle de l’ouvrage qu’il chante, nous fera dire qu’il est sur la plus haute marche des contre-ténors de sa génération et qui font pâlir certaines vedettes du genre. Les deux arie du Ezio de Gluck passent des moelleuses inflexions de la première à celles, rebondies et sulfureuses de la seconde. Il réserva pour la fin ses deux recitativo et arie d’Artaserse de J.-Ch. Bach, développant dans le Vo solcando un mar crudele ses superbes vocalises en staccato et sa fureur projetée, ce qui lui valut les bravissimi enflammés de la salle A quand son retour ?

Georges MASSON