Zemlinsky à Nancy

Der Zwerg (Le Nain), d’Alexander von Zemlinsky

Conte tragique en un acte

Nancy, dimanche 23 juin 2013

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En guise de bouquet final de sa saison lyrique, l’Opéra National de Lorraine présente un opéra, peu connu, d’un compositeur oublié, créé en 1922 à Cologne, sous la direction d’Otto Klemperer. Ce dernier, responsable du Kroll Oper, théâtre d’avant-garde de Berlin, engagera deux ans après Alexander von Zemlinsky (1871-1942), chef d’orchestre reconnu, comme collaborateur. Der Zwerg fut repris de nombreuses fois en Allemagne, en Autriche et à Prague, mais l’arrivée au pouvoir d’Hitler, en 1933, mit fin à ce succès et à la carrière de son auteur. Comme beaucoup de ses compatriotes, artistes autrichiens, Zemlinsky trouva refuge aux États-Unis où il mourut, marginalisé et dans le dénuement. Ce n’est qu’en 1981 que le Staatsoper de Hambourg présenta une version abrégée du Zwerg, avant que Cologne, en 1996, ne recrée la version originale, sous la direction de James Conlon. Il existe un enregistrement de chacune de ces prestations.

Après Paris et Lyon, Nancy contribue à la redécouverte de cette œuvre en France, et à celle du compositeur, puisque l’Opéra National de Lorraine a déjà donné son Roi Candaule, d'après André Gide, en 2006. On ne peut que l’en féliciter car Der Zwerg est une œuvre magistrale. Dès les premières mesures, l’auditeur est pris par une montée émotionnelle qui ne faiblit jamais jusqu’au dénouement. Cette captation de l’auditeur tient à plusieurs facteurs. D’abord à la force du sujet, tiré d’une nouvelle d’Oscar Wilde (1891), adaptée par George Klaren, L’Anniversaire de l’Infante. Cette fable fait penser, par la confrontation entre une jeune princesse séduisante et le nain difforme qu’on lui a offert pour ses dix-huit ans, à La Belle et la Bête. Mais l’héroïne s’amuse de l’amour qu’elle éveille dans le cœur du malheureux. Ignorant tout de sa laideur physique, il ne comprend rien à son jeu cruel. Quand elle le force à découvrir la vérité, il meurt de désespoir tandis qu’elle retourne vers d’autres plaisirs. L’histoire peut se comprendre à différents niveaux et s’impose par une remarquable analyse de la souffrance que provoque l’indifférence de l’autre, admirablement traduite par la musique de Zemlinsky. Le compositeur aurait vu, dans ce conte, le reflet de l’échec de sa relation avec la jeune Alma, future épouse de Gustav Mahler, d’autant plus qu’il souffrait de son physique ingrat. Le musicien a baigné dans cet extraordinaire creuset musical de la Vienne de la fin du XIXe et du début du XXe siècles. Il a connu Johannes Brahms, Anton Bruckner et admirait Richard Strauss. Professeur influent, il a conseillé Erich Korngold ainsi qu'Arnold Schoenberg, son beau-frère, sans adhérer aux thèses musicales de ce dernier. Chef d’orchestre salué par Kurt Weill et Igor Stravinski, Zemlinsky défendit l’œuvre de Mahler. D’où l’impression, pour l’auditeur qui découvre Der Zwerg, de se trouver en terrain familier. Le compositeur traduit avec finesse, et une rare justesse, l’évolution psychologique du Nain, sans tomber dans les facilités du pathos.

La partition dévolue au héros demande à la fois vaillance vocale et subtilité dans l’expression. Erik Fenton, ténor américain élève de James King, possède une voix ample et puissante alliée à un aigu rayonnant. Son mérite est d’autant plus grand qu’il doit chanter à genoux, pour simuler son nanisme, pendant toute l’heure où il est présent sur scène. L’insupportable Infante est incarnée par Helena Juntenen, déjà entendue à Nancy dans La Ville morte de Korngold en 2010, avec toute la cruauté assumée qu’exige le personnage. Dans les seconds rôles, Eleonore Marguerre, la dame de compagnie, souvent distribuée dans Mozart, et qui a chanté La Veuve joyeuse à Nancy, apporte, avec élégance et conviction, la seule note de compassion de cette histoire. Le reste de la distribution (majordome et servantes) se hisse au niveau de qualité de l’ensemble. Il faut souligner le travail particulièrement soigné de l’orchestre dirigé par Christian Arming.

Le remarquable travail d’acteurs est mis en valeur par une mise en scène intelligente de Philippe Himmelmann qui joue sur la juxtaposition de deux plans : une salle, à l’avant-scène, où se noue le drame et l’arrière-plan, visible par l’ouverture d’une grande baie. Elle découvre un parc dont les lumières changeantes apporte un contrepoint ludique à la tension dramatique. Dans cet espace s’ébattent des acrobates ; la princesse et ses compagnes, dans un climat qui oscille entre enfantillage et érotisme, jouent à l’escarpolette. Le clin d’œil évident à Fragonard place le spectateur en position de voyeur. Les costumes brouillent les références temporelles, passant de l’époque de Vélasquez (le Nain) à celle de la création de l’œuvre (les serviteurs). Ajoutés à la référence au XVIIIe siècle, tout souligne l’intemporalité du conte. Que l’enchantement de l’œil soit conforté par celui de l’oreille, portant l’émotion à son comble, c’est suffisamment rare pour conseiller à tous, il en est encore temps, de courir découvrir cette pépite de l’art lyrique.

Danielle Pister

Une illustration sonore