Tosca à Strasbourg

TOSCA - Opéra National du Rhin

Déplacement du C.L.M. - 23 Juin 2013

 

Une vingtaine d’adhérents du Cercle Lyrique de Metz avaient pris le chemin de Strasbourg afin d’assister à la représentation de Tosca de G. Puccini donnée le dimanche 23 Juin 2013 à l’Opéra National du Rhin. Et l’on peut dire que les membres du Cercle Lyrique qui avaient fait le déplacement n’ont pas été déçus ! Le soleil et la luminosité éclatante qui régnait, ce jour là, sur la place de Broglie où se situe l’Opéra National du Rhin offrait un contraste étonnant avec l’atmosphère sombre -pour ne pas dire morbide- qui allait peu à peu entraîner les spectateurs dans les méandres d’une œuvre que beaucoup d’amateurs d’opéra connaissent par cœur mais qu’ils redécouvrent à chaque fois avec plaisir pour peu que la mise en scène -ce qui était effectivement le cas- se mette simplement au service de l’œuvre.

L’historique et continuel succès de Tosca tient en partie à la solidité de sa construction dramatique où pour paraphraser deux très grands scénaristes de cinéma, Aurenche et Bost, trois histoires se rencontrent : celle de la cantatrice Fiora Tosca, celle du Baron Scarpia et, enfin, l’histoire avec un grand H puisque l’intrigue se déroule pendant l’invasion de l’Italie par les troupes napoléoniennes venue répandre les idées de la Révolution Française. Mais il tient aussi à une construction musicale subtile mais solide où le compositeur aboutit peu à peu à un double mouvement. D’une part, la musique parvient admirablement à réhausser les épisodes de l’action en les caractérisant spécifiquement -je pense surtout ici à la scène de la procession dans l’église- et d’autre part, elle aboutit à une sorte de typologie musicale qui « peint » chaque personnage principal d’une certaine « couleur » - sous la forme de ce qui ressemble fort à un leitmotiv- qui le suit tout au long de l’œuvre : le plus emblématique étant le cor utilisé pour rehausser le caractère démoniaque du Baron Scarpia dès lors qu’il pénètre sur le plateau. En raison de ces deux dimensions, le spectateur est, pour ainsi dire, happé dans ce qui se déroule devant ses yeux et c’est peut-être ce qui est à l’origine du succès indéfectible de Tosca : la participation émotionnelle du spectateur au drame qui se noue devant lui.

Cette production offrait effectivement un éventail de qualités qui ne pouvaient qu’enchanter et ravir le spectateur prêt à rentrer dans l’enchaînement tragique de cet opéra. Rien de spectaculaire, rien d’anachronique ! Si la production est « modernisée » -notamment dans les costumes- c’est pour lui donner une dimension intemporelle qui correspond finalement très bien au caractère universel des sentiments qu’elle traite et qui traversent toute l’oeuvre : la jalousie, l’envie, la manipulation et la destructivité. Il se dégage alors une rare intensité dramatique centrée sur les ressorts de l’intrigue et la subtilié psychologique qui est finalement la marque de fabrique du metteur en scène canadien de renomée internationale, Robert Carsen. Cette intensité dramatique se retrouve également dans la qualité des interprètes qui forment pour les rôles principaux un trio d’une très grande homogénéïté et d’une exceptionnelle qualité.

La soprano Amanda Echalaz campe une Fiora Tosca très dramatique et la qualité de son chant s’allie à une capacité à jouer qui est la marque des cantatrices actuelles qui ont retenu les leçons de Maria Callas. Son «  Vissi d’amor, vissi d’arte » a été fort applaudi. Il n’y avait pas de pathos dans sa façon d’interpréter cet air. Seulement la plainte tragique d’une femme induite dans une situation qui la dépasse. Le baryton français Franck Ferrari donne -lui aussi en alliant chant et jeu- au Baron Scarpia une tonalité sadique presque démoniaque impressionnante. Son chant est puissant pour montrer toute l’importance de cet homme redoutable et redouté mais l’artiste traduit très finement par des inflexions de voix subtiles ou, scéniquement, par des attitudes corporelles les ambiguïtés de ce personnage complexe et effrayant. Cette subtilité dans l’expression du chant et dans l’attitude scénique évite de sombrer dans la caricature du « grand méchant » pour laisser transparaître un homme qui, au fond, est torturé par ses démons internes dont il est plus le jouet que le maître. Le ténor italien Andréa Caré donne au personnage du Chevalier Caravadossi une force et une qualité vocales exceptionnelles mais qui, comme les autres personnages, est tempérée par une subtilité, une émotionnalité qui lui donne toute son humanité et son aspect tragique. Cet homme, en effet,  se retrouve dans une tourmente qu’il n’a, au fond, pas vraiment choisi ! Il a été fort justement très -très- applaudi.

Mais ce qui frappait dans cette distribution vocale c’est sa grande homogénéïté. A quoi tient-elle ? Bien sûr aux qualité personnelles des artistes choisis pour cette production ! Mais pas seulement. Il y a quelques années en arrière, j’ai eu l’occasion de voir un document de travail qui montrait Robert Carsen réglant avec Natalie Dessay les détails de l’interprétation du célèbre air d’Olympia des Contes d’Hoffmann de J. Offenbach. Et il était tout à fait impressionnnant de voir comment ce metteur en scène ne priviligiait pas uniquement la dimension de l’exploit vocal -si commun dans cet air spécifique qui constitue souvent un morceau de bravoure pour les cantatrices- mais tentait de faire comprendre à son interprète les soubassements et les subtilités de ce qu’elle allait chanter. Il interprétait donc -dans le sens le plus noble du terme- les volontés du compositeur face à son personnage. Il lui demandait finalement de « jouer » son chant : c’est-à-dire finalement d’allier le sens à l’émotion. C’est, je crois, ce que l’on appelle dans le jargon professionnel du théâtre : la direction d’acteur qui, ici appliquée, devient une « direction de chanteur ».

C’est vraisemblablement aussi une autre marque de fabrique de ce metteur en scène rigoureux mais créatif , Robert Carsen.

 

Jean-Pierre VIDIT