Master class Ruggero Raimondi

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L’association Nancy Opéra Passion organise, depuis six ans, des master classes publiques pour de jeunes chanteurs âgés de 20 à 30 ans. Le but de son président, Jacques Delfosse, est de donner à ces artistes débutants « l’opportunité de se mettre en valeur et d’avoir un tremplin pour se lancer dans un métier et un monde difficile d’accès. » C’est le ténor argentin José Cura qui, le premier, avait inauguré la formule, couronnée en 2012, par la production, sur la scène de l’Opéra National de Lorraine, de La Rondine de Puccini, dans laquelle plusieurs des participants aux master classes précédentes, ont pu démontrer leur talent.

Le baryton-basse italien Ruggero Raimondi a pris la relève cette année, les 2, 3 et 4 juillet 2013, à raison de deux séances publiques quotidiennes, à 15h et à 20h, à l'Opéra National de Lorraine. Le public nancéen a déjà pu applaudir cet artistes, rendu célèbre, en 1979, par son incarnation de Don Giovanni dans le film éponyme de Joseph Losey, puisqu’il a participé à plusieurs productions sur la scène de l’Opéra de Nancy, comme interprète et metteur en scène (Don Giovanni, 1976 et 1987, Barbier de Séville, 1992, Falstaff, 1997). La Master classe permet, à un chanteur d’envergure internationale, de partager son expérience, acquise au cours d’une longue et fructueuse carrière, avec des chanteurs encore novices, afin de mettre en valeur leurs qualités, détecter leurs failles éventuelles et leur éviter des erreurs préjudiciables à la suite de leur carrière.

Pour les spectateurs qui ont eu l’occasion de suivre, depuis leur création, ces Master classes, la façon de faire du Maestro italien a pu sembler déconcertante. Cela tient à la différence de personnalité des deux stars invitées. José Cura ne se contentait pas d’écouter les prestations des jeunes chanteurs, il les accompagnaient en dirigeant l’Orchestre symphonique et lyrique de Nancy, en chantant parfois en duo avec eux et, il faut le reconnaître, en faisant un show destiné à le mettre en valeur. Mais il maîtrisait la session d’un bout à l’autre. Cette année, Ruggero Raimondi n’avait pas toujours devant lui, l’ensemble des participants : certains d’entre eux répétaient avec l’orchestre pendant que d’autres travaillaient avec le maestro en public, avec un simple accompagnement au piano (il faut souligner au passage l’excellence de Thierry Garin, répétiteur de l’Opéra National de Lorraine, mis à la disposition des candidats). Ce qui n’a pas manqué de donner l’impression d’une certaine désorganisation, car Ruggero Raimondi ignorait parfois qui était là ou non, d’où des séances abrégées en soirées, d’autant plus désagréable qu’elles étaient payantes au même taux que celles de l’après-midi. Par ailleurs, les conseils qu’il donnait n’étaient pas toujours audibles de la salle. José Cura avait le souci d’obliger systématiquement les jeunes chanteurs à se présenter au public et à préciser ce qu’ils allaient chanter. Ce qui n’a été obtenu cette année qu’à la dernière séance, après plusieurs demandes du public. C’est pourtant le minimum attendu pour repérer des chanteurs encore inconnus et, surtout, pour apprécier les différentes écoles de chant qui les ont formés.

La démarche suivie par Ruggero Raimondi a pu aussi déconcerter le public le premier jour. Sa portée pédagogique n’a pris tout son sens qu’au bout des trois journées. Ce qui avait pu passer pour une certaine attitude désinvolte s’est révélée, au final, une construction progressive, fondée sur une écoute attentive, afin de remettre chacun sur la bonne « voix » et lui montrer comment techniquement tirer le meilleur parti de ses capacités naturelles. Sa première approche repose sur l’indispensable réflexion sur le texte chanté dont la signification conditionne la ligne vocale et l’expressivité, autant que la musique et la nécessaire articulation des mots. L’excellent comédien Raimondi n’a pas son pareil pour faire jouer ses chanteurs (onze présents), sans sacrifier la qualité du chant. Le summum a été atteint par une stupéfiante interprétation de la habanera de Carmen , tant sur le plan vocal que scénique, par une mezzo française, étonnante par la puissance et la justesse de son chant, Ninon Dann, par ailleurs impressionnante Dalila. Jonathan Sells a pu également mettre en valeur ses dons comiques dans les personnages de Dandini (Cenerentola) ou du Figaro du Barbier. Bonne prestation de Nebojsa Babic, baryton-basse au timbre magnifique (Figaro des Noces ou Escamillo). Dans l’ensemble, tous les candidats avaient des voix intéressantes, une technique déjà assurée. Certains ont impressionné le public d’entrée, comme Nazanin Ezazi aux pianissimi charmeurs dans les rôles de Musetta, de Liu ou dans la Rondine, ou par leur tempérament dramatique : Alice Fagard dans Don Carlos ou Elsa, Ahlima Mhamfi, mezo-soprano au large ambitus, dans Cavalleria. Ruggero Raimondi s’est employé, parfois avec une grande patience, à faire prendre conscience aux jeunes chanteurs des erreurs qu’ils commettaient dans leur façon de respirer ou de placer leur voix, au détriment de la couleur du son et de la facilité de l’émission. Cela de façon très concrète et c’était un plaisir, autant pour l’élève que pour l’auditeur, de les voir progressivement surmonter l’obstacle. D’une façon générale, le maestro a rappelé, avec insistance, la nécessité pour tous de ne pas abuser des forte auxquels leur ardeur juvénile les entraîne, ou d’aller trop vite vers des rôles lourds, au risque d’abréger leur carrière. Conseils de bon sens, difficile à entendre pour certains.

Au total, pour le public, l’intérêt a été grand de découvrir des talents prometteurs et d’avoir eu l’impression, en écoutant un grand artiste transmettre son expérience à ces jeunes débutants, de devenir des auditeurs plus intelligents. Un regret cependant, la part congrue des chanteurs français (quatre sur onze), même si la qualité des interprètes, en majorité venus de Belgrade, n’est pas discutable. La lassitude également d’avoir un peu trop entendu L’elisir d’amore, les deux premiers jours. Un concert de clôture gratuit réunira, place Stanislas, les élèves des master-classes, en présence de Ruggero Raimondi, le samedi 6 juillet 2013, à 20h, avec l'Orchestre symphonique et lyrique de Nancy, dirigé par Michael Balke, et présenté par Richard Martet, rédacteur en chef d'Opéra Magazine.

Danielle Pister