Siegfried 5 novembre 2011

Siegfried au MET – 5 novembre 2011

 

 

Voir la deuxième journée du Ring, ou troisième opéra de la Tétralogie, c’est entrer dans la plus difficile journée pour le metteur en scène. Siegfried a, en effet, un côté « contes et légendes », un peu enfantin, du moins jusqu’au troisième acte. Ceci est logique puisque dans les deux premiers, et avant son initiation par un oiseau dont il finira par comprendre le langage, ce qui provoque une sorte de passage à l'état adulte, il y a en Siegfried une naïveté puérile d'où nait à la fois sa candeur, puis sa bravoure. Or, disons-le d'emblée, Robert Lepage signe là une très grande réussite. Mais auparavant, revenons sur l'action. Nous avons laissé cette magnifique production de la Tétralogie du MET avec Brünnhilde endormie par son père Wotan, à la fois protecteur de la Walkyrie désobéissante à sa pseudo volonté et dieu châtieur, car empêtré dans ses propres lois auxquelles lui-même a déjà dérogé. En effet, le péché originel de Wotan est cette volonté de puissance qui l'a porté à construire le Walhalla pour les dieux des nuées. Mais si les bâtisseurs furent les géants Fasolt et Fafner, ceux-ci, qui réclamaient pour prix de leur travail la déesse de la jeunesse, durent troquer ce désir contre celui de l'Or du Rhin. Cet or, lui-même dérobé par Wotan aux Nibelungen, fut volé par Alberich aux filles du Rhin. Pour cela, le nain a dû renoncer à l'amour. Maudire l’amour pour l'or rend l’or maudit.
Cet or, on va le retrouver dans cette deuxième journée de la Tétralogie, Siegfried. Il est gardé au fin fond de la forêt par ce fratricide Fafner qui s'est transformé en énorme dragon. Personne ne s’exposerait à un tel danger. Mais Mime, fils d'Alberich, chef des Nibelungen, dispose d'un plan diabolique. Car seul un être libre, qui ne connait pas la peur, peut aller tuer le dragon et récupérer le fameux or du Rhin. Cet homme, c’est Siegfried : il ignore les origines du monde et peut reconquérir ce butin qui donne argent et puissance. Or, Siegfried n’est pas tout à fait cet être libre sans déterminisme que Wotan lui-même souhaite pour le libérer de ses propres contradictions. Il est le fils de Siegmund et de Sieglinde, frère et sœur jumeaux, nés des amours de Wotan et d'une mortelle. C’est aux yeux de Wagner le couple parfait de l'amour dans Walkyrie. Lui est mort au combat, elle s’est enfuie protégée par la Walkyrie, ce qui constitue son péché, non aux yeux de Wotan, mais au regard des lois dont il est le gardien. Enceinte mais morte en couche, Sieglinde enfanta donc Siegfried qui est le fruit de cet amour incestueux.
Pendant tout le premier acte, nous verrons à l’œuvre le très intelligent Mime élever Siegfried en n’ayant que l’idée de la reconquête de l'or en tête. Siegfried va devoir reforger l'épée confiée par Wotan à son père Siegmund. Dès ce premier épisode de la grotte et de la forge de Mime, le dispositif pensé par Lepage fait merveille. Il ne manque rien de la scène : ni le feu, ni les étincelles, ni même des gerbes d'eau. L'épée Notung qui, grâce à un dispositif invisible éclaire le visage de Siegfried, est des plus impressionnantes.
Au second acte, ce sera la quête de l'or par Siegfried qui arrivera à tuer le monstre Fafner. Mais averti par le goût du sang du dragon, qui lui fera comprendre le chant de l'oiseau, Siegfried tue Mime et conquiert l'or, ignorant du caractère maudit de ce trophée qui n'est pour lui qu'objet de fierté. Là encore le décor changeant, dû à la fameuse machine des vingt-quatre pâles amovibles qui sert au quatre opéras, fait sensation. Nous sommes vraiment fascinés par ce dispositif, une nouvelle fois, enchantés par des projections de lumière et d'images qui font surgir un vrai dragon, même si les ficelles qui le meuvent sont volontairement apparentes pour un public, complice des astuces. L'utilisation de l'aspect 3 D notamment pour l'apparition de l'oiseau fait aussi tout son effet, comme au cinéma. Il faut, au sujet de ces projections très réussies, rendre hommage à Pedro Pires qui assiste à ce sujet Robert Lepage.
Au dernier acte, Wotan qui n'est plus qu'un simple voyageur, tentera bien de barrer la route à l'intrépide Siegfried mais l'épée reforgée brisera la lance du dieu, définitivement déchu. Mais les lois et règles du monde ancien volent avec elle. Il restera à Siegfried à partir à la conquête de Brünnhilde, encerclée par le feu protecteur de son rocher, puisque son dernier désir avait été, dans la déchéance de son passage de demi déesse à simple mortelle, que l'homme qui la conquerrait soit brave et sans peur. Un nouveau duo permet de finir cette deuxième journée sur une note d'amour romantique en oubliant l’or maudit, pourtant bien présent. Or, personne, fût-ce le héros Siegfried, ne peut avoir à la fois l'or et l'amour. Cet apparent équilibre est bien précaire... Là encore, nous passerons de la forêt au rocher de la Walkyrie, grâce au système des planches amovibles, des verts sublimes de la nature au rouge feu du cercle de flammes qui protège Brünnhilde. Là encore, c'est très réussi.
Siegfried est l’opéra de la nature et du héros wagnérien. Nous y entendons à la fois les notes des maîtres de forges, les superbes murmures de la forêt, et l'éveil au soleil comme éveil à l'amour dans le feu des passions. Bref, encore et toujours le génie de Wagner. Si ce difficile opéra, pour la mise en scène, s'avère si réussi sur le plan scénique, qu’en est-il vocalement et musicalement ? Là encore, que des vainqueurs, à commencer par Siegfried lui-même. Jay Hunter Morris, texan, est Siegfried à la fois physiquement et vocalement. Or, il remplaçait au pied levé, et avec quelques rares répétitions, Gary Lehman, souffrant. Son timbre de Heldentenor, son articulation irréprochable, son sens de l’interprétation qui lui permet de donner sens au passage de l'adolescent un peu naïf à l’homme viril, sûr de sa séduction, et à sa mission héroïque, en font incontestablement le meilleur dans ce rôle, aujourd'hui. Comme on retrouve aussi Bryn Terfel en Wotan, simple voyageur désormais, Owens en indépassable Alberich et un excellent Siegel en Mime, nous avons un plateau d’or. N’oublions pas au passage Patricia Bardon en Erda qui est la voix du rôle. Elle en fut l'image aussi car la déesse de la terre nous est apparue comme en mosaïque de mica, répondant parfaitement à la didascalie de Wagner qui souhaitait une chevelure et des vêtements scintillants. Reste Deborah Voigt en Brünnhilde qui, à la fin du troisième acte, est mieux que dans Walkyrie, compensant néanmoins par son embrasement vocal, un manque évident d'embrasement scénique, tant elle semble maintenue dans une lente gestuelle par le metteur en scène dont on a dit tout le bien sur le plan visuel, mais dont certains critiques regrettent toujours le « manque de chair ». Pour ma part, je trouve toujours le jeu d’acteurs un peu bridé.
Enfin, alors que nous avions pour les deux premiers opéras le très aimé James Levine, la baguette ce soir là était tenue par Fabio Luisi qui fut applaudi à tout rompre par le public de New York qui ne connaît pourtant pour Wagner que Levine. La lecture qu'en fait le nouveau chef est plus analytique, plus française finalement, que ce qu’en fait Levine. Les brumes et la pâte sonore si chères au grand chef wagnérien avaient un peu cédé la place à une gestique plus vive pour des sonorités plus claires, voire plus tranchantes.
Très très belle soirée sur tous les plans qui ne demande plus qu’à être confirmée encore pour le Crépuscule des Dieux que l' on a hâte de retrouver en février 2012.

Patrick THIL. Président d'honneur du Cercle Lyrique de Metz.

 

Ci-dessous, le lien vers le document de présentation, réalisé par le CLM et distribué lors de la transmission.

Présentation de Siegfried.pdf