Manon 7 avril 2012

Manon : une sacrée Nana !

 Retransmission de Manon de Massenet, depuis le MET, samedi 7 avril 2012

 

Le Metroplitan Opera de New York a longtemps résisté aux diktats du « Regietheater » qui, sous-prétexte de rendre plus accessibles les opéras aux spectateurs d’aujourd’hui, les passent à la moulinette des fantasmes des metteurs en scène. Faisant fi de ce que contiennent livret et partition, ces nouveaux directeurs des consciences prétendent nous imposer leurs relectures, plus aberrantes les unes que les autres, d’ouvrages cent fois remis sur le métier par leurs créateurs, soucieux d’exprimer au mieux leur génie propre. Le nouveau directeur du MET, Peter Gelb, cède à son tour aux sirènes venues d’Europe. La Manon de Massenet en fait les frais. Non pas que le metteur en scène, Laurent Pelly, manifeste une audace folle en déplaçant l’action de ce chef-d’œuvre de l’opéra français, du XVIIIe siècle à l’époque de sa création (1884). Nous avons déjà vu cent fois cela, parfois avec de très grandes réussites comme La Bohème, mise en scène par Gian Carlo Menotti à l’Opéra Garnier, dans les années 1970. Le problème, c’est qu’en ne respectant pas la lettre d’un texte, on en dévoie souvent l’esprit. Or Massenet et ses librettistes ont, avec beaucoup de bonheur, su traduire le libertinage de l’Ancien Régime, au raffinement tout aristocratique. Prévost n’est pas Sade, même s’il peint les côtés les plus noirs de l’âme humaine, d’autant plus effrayants qu’ils se dévoilent chez des personnages charmants au demeurant.

 Le cadre de la Belle époque, choisi ici, tend inévitablement vers un naturalisme en porte-à-faux avec l’élégance d’écriture de Massenet, et en décalage avec le pastiche très subtil de partitions de Rameau qui donne à l’œuvre son climat particulier. La réminiscence d’un art musical d’un autre temps renvoie à la tonalité du récit de Des Grieux dans le roman : retour doux-amer sur un passé toujours chéri mais qui n’est plus. Il ne peut revivre et perdurer que par la magie d’un art qui défie le temps. Le dernier acte ouvrant sur la perspective sans fin d’une route du Havre écrasée par un ciel lourd de nuages (au passage, comment Des Grieux peut-il y voir paraître le « beau diamant » de « la première étoile » ?), est une véritable réussite visuelle avec son côté Sunset Boulevard. Mais tout le reste renvoie à l’univers miséreux de Zola : l’allure vulgaire de l’hôtelier au premier acte, les violences exercées, par les noceurs du Cours-la-Reine, contre les danseuses de l’Opéra ou celles des gardes contre Manon au dénouement (ce qui n’existe ni dans le roman ni dans le livret, car même dans la pire des déchéances, la beauté de la jeune femme en impose toujours aux hommes), ou le clin d’œil à la bohème parisienne, avec la chambre en soupente du second acte. Faut-il voir une allusion à l’anticléricalisme de l’auteur des Rougon-Macquart, dans la présence incongrue d’un lit dans l’église de Saint-Sulpice, et dont les deux amants réconciliés ne manquent pas de faire le meilleur usage à la fin de l’acte ? A moins qu’il ne s’agisse d’une tentative pour faire revenir les fidèles dans les églises désertées d’aujourd’hui !

 Comment s’étonner alors que notre Manon prenne les allures de la Nana en rut, dépeinte par le maître du Naturalisme, dès les premières lignes de son roman éponyme ? Il est vrai qu’Anna Netrebko, lui prête son corps aux rondeurs voluptueuses, les charmes débordant de ses décolletés généreux et de ses jupons retroussés sur des cuisses prometteuses. Si l’on ajoute ses regards brûlants, sa voix indéniablement belle, sortant d’une bouche sensuelle à souhait, on comprend qu’elle mette tout le monde à ses pieds. Peut-être pas tout à fait le mélomane, cependant. Certes, elle se joue avec une certaine habileté des difficultés de la partition, parfois au prix de la justesse du suraigu. Mais on regrettera une diction française incertaine (or le mot doit se fondre dans la mélodie), une imprécision rythmique, notamment dans son air d’entrée, dont on ne sait si on doit la mettre sur le compte de la complaisance du chef ou sur celui d’une certaine nonchalance de l’artiste. Les sommets de son interprétation vocale furent incontestablement l’« air de la petite table » et son agonie. Deux moments « sobres ». Le reste était surjoué et surinterprété. Autant dire qu’on en revient aux partis-pris du metteur en scène, en décalage avec l’esprit de l’œuvre.

Face à cette brûlante Nana, Des Grieux réussit l’exploit d’exister. Il est vrai qu’il a le regard de Piotr Beczala, dont le bleu azuréen fait aspirer à d’autres cieux que ceux prêchés à Saint-Sulpice. Il a surtout une diction parfaite, un style impeccable, une maîtrise de sa voix qui lui permet de passer des demi-teintes du « Rêve » aux accents passionnés de Saint-Sulpice sans jamais commettre une faute de goût. Depuis l’âge d’or d’un Jussi Björling, voire d’un Nicolaï Gedda, il est rare de trouver, chez un non-francophone, cette science du chant « français » : un engagement qui ne bascule jamais dans le vérisme. Bon comédien de surcroît, il faut sans doute en rendre grâce à Laurent Pelly, c’est le véritable triomphateur de la soirée. Lescaut, Paulo Szot, déçoit quelque peu, non que la voix soit laide, mais l’accent est peu acceptable et il lui manque l’ironie désabusée du personnage, veule mais lucide sur lui-même et la société. Le père Des Grieux, David Pittsinger, est d’excellente tenue vocale et stylistique. Dans les deux seconds rôles masculins, importants sur le plan dramatique, à côté du Brétigny honorable de Bradley Garvin, on mentionnera le Guillot de Morfontaine de Christophe Mortagne qui explique sa conception du personnage dans une intéressante interview. Seul francophone de la distribution, il est particulièrement remarquable car il chante véritablement son rôle, là ou d’autres ânonnent péniblement. Sa présence scénique, permet à Pelly de ne pas en faire le le jouisseur ridicule que l’on voit habituellement, et de mettre en avant son côté manipulateur. Les trois petites dindes, Poussette, Javotte et Rosette, qui l’accompagnent, n’ont rien d’inoubliable. On saluera le travail des chœurs et de l’orchestre, mené par un Fabio Luisi, pertinent sinon aussi inspiré qu’aurait pu l’être James Levine.

Au total, un spectacle qui reste de qualité, en dépit du recul de la maîtrise de la langue française sur une scène où, naguère, les Caruso et Geraldine Farrar ne commettaient aucune faute, ni phonétique ni stylistique. En dépit, surtout, d’une mise en scène qui rappelle encore, s’il en était besoin, combien les metteurs en scène oublient que l’opéra repose, avant tout, sur le chant. C’est par lui que passe le charme magique de la partition. Carmen, carminis, n’a pas d’autre sens en latin. C’est sa sensualité, ou sa détresse, qui pénètre l’esprit et le cœur du spectateur. Langage universel, la musique se passe aisément du redoublement, par des images de plus ou moins bon goût, d’interprétations hasardeuses. Nul besoin, non plus, de la banale interprétation sociologique : Laurent Pelly dit vouloir traduire, par ses choix, la situation de la femme à la fin du XIXe siècle. Y a-t-il grande différence avec le siècle précédent où se déroule l’histoire originelle ? Des événements récents, fortement médiatisés, font craindre que rien n’ait beaucoup changé, encore, aujourd’hui.

Danielle Pister, vice-présidente du CLM

 

Quelques « rushes » de cette production en vidéo


Lien vers le document de présentation, réalisé par le CLM et distribué aux spectateurs, lors de la retransmission

Présentation de Manon de Jules Massenet