Le Crépuscule des Dieux 11 fév 2012

Le Crépuscule des Dieux au MET – 11 février 2012

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Nous étions nombreux à être impatients de retrouver l'ultime opéra de la Tétralogie wagnérienne, Le Crépuscule des Dieux, surtout après avoir lu l'assez mauvaise critique que lui avait consacré le journal Le Monde, deux jours avant cette retransmission en direct du MET. Celle-ci s'en prenait plus particulièrement au metteur en scène Lepage.Or, ce Crépuscule est tout à fait dans la droite ligne des précédentes représentations. Nous nous retrouvons dans un monde, certes moins idéalisé que précédemment, mais après tout n'est-ce pas ainsi lorsque l’on quitte le monde des dieux, ou des légendes, pour se retrouver dans celui des hommes. L'énorme machinerie à pales fait toujours son effet mais le fleuve est désormais moins bleu et les Filles du Rhin nagent moins heureuses, depuis que l'or du Rhin leur a été dérobé. Elles s'agitent sans plus de queues de poisson, dans des eaux plus grises et tourmentées que lors du Prologue. Elles sont moins sirènes et, plus humaines, elles aussi. De même, le rocher de Brünnhilde est-il moins enflammé que dans les opéras précédents. Tout est un peu plus terne, certes, mais on peut y comprendre une véritable intention. Surtout lorsque l'on y entend cette musique sombre, ces accents decrescendos. Je regrette un peu le choix des projections pour évoquer le Palais des Gibichs qui, à force de vouloir évoquer le cercle si emblématique du Ring, finit par ressembler à un vilain papier peint des années 70.

Mais reprenons dans le sens de l'action. Nous avions laissé Siegfried, au terme de son opéra éponyme, heureux de découvrir l'amour dans les bras de celle qui regrette de ne plus être Walkyrie mais qui est néanmoins heureuse de connaître un amour naissant pour un héros superbe qu'elle avait contribué à sauver. Elle est donc tout à la fois épouse, un peu mère et, dans la lignée de Wotan, finalement la tante de Siegfried, car, ne l'oublions pas, c'est un cercle que ce Ring. Mais un cercle vicié. Et c’est bien là le problème : ce monde clos attend sa rédemption, sa libération. Au fur et à mesure que la passion s'envole entre nos deux amoureux, la tragédie descend du monde des dieux à celui des Hommes. On pourrait croire en cette fin de la deuxième journée de l'action, comme au premier jour de cette troisième journée, que tout va bien se passer : l'amour est là, comme au début de La Walkyrie, entre Siegmund et Sieglinde. Le Dieu parjure est absent de la scène désormais, depuis que Siegfried a brisé la lance de Wotan, symbole de son pouvoir et de ses lois. Avant même que le jour ne se lève sur la nuit d'amour de l'ex-Walkyrie Brünnhilde et de Siegfried, les trois Nornes, Filles de la déesse de la terre Erda et de la sagesse filent la corde du destin en ressassant le lointain passé mythique et les événements plus récents, parfois encore inconnus de nous, mais flottant dans notre inconscience comme une sorte de réminiscence. Les Nornes nous rappellent les actions des opéras antérieurs et prévoient l'avenir sombre du Crépuscule des Dieux. Cette technique wagnérienne permet à la fois de comprendre cet opéra, sans avoir vu les précédents, et de faire mieux appréhender ce que l'on a déjà suivi. Ce prologue se termine par le duo d'amour du couple radieux alors que monte l'aurore de la vie des hommes. Chacun se fait des cadeaux, témoignage de leurs engagements : Brünnhilde reçoit l'anneau et Siegfried, le cheval de la Walkyrie. Disons que la corde des Nornes se conjugue un peu trop au pluriel et que ce tableau manque de mystère, de brumes et d'élégance, tout simplement, même si le chant, lui, n'en manque pas avec les trois tessitures requises pour le passé, le présent et l'avenir. Le cheval peut dérouter car il parait plus squelette que fait de chair mais il est présent aux côtés de Brünnhilde.

L'acte I consacre cette vie humaine, faite de bons mariages. Inspiré par Hagen, qui n'est autre que le fils d'Alberich (celui qui a maudit l'or en le volant aux Filles du Rhin), Gunther devrait épouser Brünnhilde et Gutrune, sa sœur, le beau Siegfried. Siegfried, sous les traits de Gunther qui lui a fait boire la coupe de l'oubli, reconquiert Brünnhilde et s'associe à celui-ci par un serment de fraternité. Il arrache à Brünnhilde l'anneau qu'elle vient de refuser à son ancienne sœur Walkyrie, Waltraute, qui pourrait en le rendant au Rhin sauver encore les dieux. Waltraute est d'ailleurs Waltraute Meier que l'on connaît bien et qui fait ici une remarquable interprétation d'une Walkyrie qui veut encore sauver les dieux et le monde ancien. Hagen, interprété ici par Hans Peter Konig, est en tous points remarquable de timbre, de force et comme souvent au MET, non seulement il a la voix du rôle mais il en est le physique, rendant tout cela fort crédible. Nous avons déjà dit tout le bien que l'on pense du Siegfried de Jay Hunter Morris, la véritable révélation vocale de ce Ring, qui lui aussi remplit, ô combien, notre vœu d'entendre un véritable Heldentenor. Lui aussi a le physique du rôle héroïque et le jeu psychologique qui lui permet de passer du "sans peur" au naïf, puis de l'amour sincère à la force du héros. Sa longue chevelure blonde et son regard bleu acier incarnent une force virile, certes assez mythique, mais à laquelle bon nombre de spectatrices ne sont pas indifférentes.... Madame Voigt, toujours relativement statique était, au premier acte, à l'identique d'une prestation sur laquelle j'ai, pour ma part, encore quelques réserves, sans doute pour avoir trop de références dans l'oreille. Enfin, le couple des frère et sœur, Gunther et Gutrune, tenus respectivement par Ian Paterson et Wendy Bryn Harmer, sont parfaits vocalement et parfaitement justes dans l'interprétation.

A l'acte II, on va assister aux doubles noces prévues. Hagen convoque tout le monde par l’intermédiaire du seul chœur de l'opéra, dans une scène musicalement impressionnante. Brünnhilde voit "son" anneau au doigt de Siegfried, qui le lui a donc forcément volé et Gutrune, elle-même au bras de Siegfried ! Double trahison de Siegfried : envers Brunhilde et envers son "frère de serment", Gunther. Siegfried est parjure : il doit donc mourir. Il faut bien l'avouer, autant on reconnait à Lepage un certain génie côté décor, autant les costumes font un peu trop " Moyen Âge " pour ce qui concerne les scènes des chœurs et de la chasse. En revanche, vocalement c'est très puissant et juste. Reconnaissons aussi que dans la scène de l'amour trahi, Deborah Voigt s'anime un peu et la voix prend une justesse et une émotion véritable. On doit également souligner une mise en scène toujours très proche du texte.

Le dernier acte du Crépuscule est le chef-d’œuvre absolu du chef-d'œuvre lui-même. Siegfried, le long des berges, rencontre les Filles du Rhin qui lui réclament une ultime fois qu’il rende l'anneau. Mais, informé de la malédiction, il refuse par bravade. Amené par Hagen à se raconter, et délivré par lui du breuvage de l'oubli, il narre sa vie et donc la conquête de Brünnhilde. Gunther s'estime véritablement trahi à son tour et Hagen le venge en lui plantant sa lance dans le dos, seul endroit vulnérable puisque non protégé par les flammes de l'amour de Brünnhilde. Nous voyons bien là, la belle transposition qu'en fait Wagner : l'invincibilité de Siegfried ne provient pas, comme dans la légende d'un bain dans le sang du dragon mais de l'amour enflammé de Brünnhilde. C'est tout de même plus lourd de sens, et de sens romantique ! Après la mort de Siegfried, c'est alors la majestueuse page de la marche funèbre du héros. Forcément instruite du subterfuge qui fut la cause de la prétendue trahison de Siegfried, Brünnhilde ordonne la construction du bûcher pour consumer le héros mort au combat déloyal. Elle envoie les corbeaux de Wotan lui annoncer la fin des dieux. Les flammes de la mort du héros, feux de l'amour aussi, mettront le feu au Walhalla pour brûler tous les dieux. La Walkyrie s'élance alors dans les flammes, dans un ultime geste de rédemption, passe l'anneau par le feu purificateur avant de le rendre aux Filles du Rhin. Alors que tous les leitmotive sont convoqués, l'or semble se dissoudre, la puissance est vaincue pendant que plane au-dessus de tous, le merveilleux thème de l'amour, comme vainqueur à jamais des misères et des prétentions du monde. L'anneau, enfin rendu aux Filles du Rhin, permet ainsi au monde de retrouver l'équilibre de la nature première et tout se termine donc avec l'Onde primitive du début de L'Or du Rhin. La boucle est bouclée, le Monde demeure inchangé, comme dans Le Guépard de Lampedusa : il fallait bien que tout change pour que tout demeure comme avant. La scène de la mort de Siegfried est une page d'anthologie wagnérienne à elle seule. Côté mise en scène, on demeure ici fort classique. C'est à la fois la vengeance du fils d'Alberich et l'abandon des dieux, y compris celui du rêve du salut par un héros sans peur. C'est pour beaucoup d'auteurs, et à juste titre, le grand "virage schopenhauerien" de l'ouvrage. Le monde devient fatal là où on ne l'attendait que romantique. C'est dire si la scène est importante. On se souvient de ce qu'en faisait Chéreau en fermant le rideau de Bayreuth pour ne laisser que les chœurs éperdus, ne contemplant que la fosse d'orchestre (que l'on ne voit pas à Bayreuth), bref un monde au bord du vide, quand monte la musique de cette marche funèbre parfaitement statique. Une économie de moyen qui révèle tout le sens tragique de ce vide laissé par le sacrifice du héros wagnérien par excellence. Ici, au Met, on retrouve la scène collant au simple texte de "l'accident de chasse". La profondeur du sens est escamotée. C'est un peu le reproche que l'on peut faire à cette mise en scène, finalement. C'est qu'à force d'être très proche du texte, elle n'est que lecture littérale. Au moins, elle n'en trahit en rien le sens de l'œuvre mais n'en révèle pas non plus le sens ultime, voire les différents sens possibles. De même, lorsque Brünnhilde va vers le sacrifice ultime, on voit bien le bûcher, Siegfried y est bien déposé, le feu y est bien mis, le cheval est bien enfourché, la Walkyrie va bien s’y sacrifier et le feu va bien se répandre jusqu'à la demeure des Dieux et ... comme si cela ne suffisait pas à notre édification, les dieux de marbre vont bien se briser et s'effondrer... Mais, si rien ne manque à ce que dit le texte, où décèle-t-on le sens profond de toute cette affaire qui demeure l'opéra le plus philosophique du monde? Et pas de n'importe quelle philosophie, mais bien de la pensée totale, proche de l'œuvre hégélienne qui veut donner un sens à toutes les disciplines du monde. Voilà le sens profond de l'œuvre qui demeure, hélas, un sens perdu.

De plus, comme Wotan a abandonné le Monde, le grand absent est James Levine. Malade, il a dû renoncer à la direction, après La Walkyrie. On le regrette. Évidemment, Fabio Luisi est parfait et digne de ce prodigieux orchestre qu'est celui du MET. Il donne, nous l'avons déjà dit pour Siegfried, une lecture plus analytique de l'œuvre, une approche plus raisonnable, plus française, osais-je dire. Sauf que Wagner est allemand et doit se conjuguer avec de la brume orchestrale, du scintillement, de la poésie romantique, tout ce qui fait la direction de Levine. Les interprètes sont ce que l'on peut faire de mieux actuellement avec un plus pour l'Alberich d’Éric Owens, déjà salué dans L'Or du Rhin, pour le Siegfried de Jay Hunter Morris et le Hagen de Hans Peter Konig et la Waltraute de Waltraute Meier. On se souviendra aussi, avec émotion de Frika et de Siegmund, respectivement Stephanie Blythe et Jonas Kaufmann.

Mais revenons à la mise en scène. La domination est celle de la machinerie de Lepage qui est remarquable de flexibilité et impose, très heureusement, une unité scénique aux quatre opéras et l'on passe avec aisance des ondes du fleuve au ciel du Walhalla, de la cabane de Hunding au rocher de Brünnhilde, de l'antre et de la forge de Mime à la forêt des murmures, avec les transitions ménagées et vivement souhaitées par Richard Wagner lui-même. Tout ceci est très réussi. Rappelons que cette lourde machine représente un énorme investissement, aussi bien en poids (45 tonnes) qu'en budget (16 millions de dollars). La machine sied aussi à la lecture très littérale de l'œuvre. Il me semble cependant qu'il manque finalement, à cette production, un souffle philosophique qui est ô combien dans l'œuvre, et aussi une dimension poétique, soutenue par la musique. Tant est si bien que l'on reste distancié. Bien sûr, c'est une belle production mais ce ne sera pas celle du siècle. Elle efface les turpitudes de celle, toute récente, de Paris. Elle efface incontestablement celle de James Levine du Met qui datait beaucoup, côté mise en scène, décors et costumes. Elle est supérieure à l'une des productions que j'ai vue à Bayreuth où les dieux demeuraient invisibles aux hommes qui vivaient dans des décors modernes d'autoroutes. Mais elle demeure en retrait de la production bayreuthienne du centenaire de la création, celle des français Chéreau et Boulez. Présentée comme iconoclaste un moment, cette production avait un dynamisme, une inventivité, une poésie même et, principalement, une extraordinaire profondeur de lecture. Surtout, elle demeure à ce jour inégalée à mes yeux, car c'est le seule qui nous donne à voir la pluralité possible de l'œuvre wagnérienne tant sur les plans mythologique, psychanalytique, politique, philosophique et poétique. Ceci reste inégalé. Bien sûr, on pourra acquérir, le moment venu, les DVD de cette belle production mais si l'on doit n’en avoir qu'une en CD, j'en reste pour ma part à la version Solti studio, chez Decca qui reste le meilleur enregistrement du monde et, en DVD, restez en donc à Chéreau-Boulez. Avec cela, il y a de quoi admirer Wagner et surtout le comprendre. Vraiment.

Patrick THIL
Président d'honneur du Cercle Lyrique de Metz.

 

Lien vers le document de présentation, réalisé par le CLM et distribué aux spectateurs, lors de la retransmission

Le Crepuscule des Dieux.pdf