La Traviata 14 avril 2012

La résurrection de Violetta ou le triomphe de Natalie Dessay

Retransmission de La Traviata, depuis le MET, samedi 14 avril 2012

 

 

 Le Metropolitan Opera a repris, en 2010, la mise en scène de La Traviata de Willy Decker, produite au Festival de Salzburg en 2005. Natalie Dessay incarne Violetta, pour la première fois sur la scène newyorkaise, après sa prise de rôle l’été dernier, à Aix-en-Provence.

Les Messins, qui ont eu le privilège, en mars 2011, d’entendre, à l’Arsenal,  le récital de la diva française au cours duquel elle avait interprété quelques extraits de cet opéra en compagnie de son époux Laurent Naouri, pouvaient avoir quelques craintes sur sa prestation. La voix amincie, le timbre blanchi auguraient mal de la pertinence du choix de ce rôle et les représentations d’Aix, dans une mise en scène aberrante, avaient peu convaincu, du moins à la télévision. Natalie Dessay a dû se faire remplacer, lors de la première au MET, pour raisons médicales. Le spectateur a d’ailleurs senti un chant précautionneux dans l’air virtuose, Sempre libera, qui clôt le premier acte, avec parfois un « trou » dans certains passages de registre et la star a manqué sa note finale, d’ailleurs non écrite, fait rare chez cette technicienne hors pair. Cependant, dès le premier instant, l’incarnation de la courtisane révélait le talent de la comédienne puisque, selon une pratique aberrante mais largement répandue aujourd’hui, le sublime prélude se déroule rideau levé : Violetta évolue dans un large hémicycle qui peut faire songer à une arène vide, n’étaient une énorme pendule, telle qu’on en voyait naguère dans les halls de gare, vers laquelle elle se dirige en trébuchant, et un énigmatique personnage, tout de noir vêtu, impassible devant les suppliques qu’elle semble lui adresser. Sentinelle inquiétante à chaque acte, on ne saura qu’au dernier qu’il s’agit du médecin, autrement dit l’incarnation de sa maladie et de sa mort prochaine. L’œil distrait de l’auditeur, et son esprit occupé par cette mystérieuse pantomime, l’empêchent d’entendre la musique dont le lyrisme poignant exprime bien mieux, et de façon plus profonde, le drame qui va se nouer. Est-il besoin d’aller plus loin pour dénoncer cette propension des mises en scène actuelles, applaudies par tout le « Boboland » de la critique, à vouloir montrer et démontrer la signification supposée des œuvres, quand le premier mélomane venu, à la simple écoute, comprend infiniment plus vite, et de façon plus fine, les intentions du compositeur et de son librettiste ?  

La mise en scène ne s’arrange guère par la suite : le décor unique va se garnir de canapés, tout droit sortis de chez Ikéa, que la foule des choristes déplace au gré de ses évolutions : un premier, rouge, sert de pavois à Violetta lors de la fête à l’acte I ; plusieurs autres, -blancs, pureté de l’amour oblige, sans doute- sont prétextes à un jeu de cache-cache entre les amoureux, au second. Recouverts d’un tissu d’ameublement aux énormes fleurs de couleurs agressives, répété dans le rideau barrant le fond de scène ou celui voilant en partie la pendule -l’amour suspend le temps, c’est bien connu !- il sert également aux peignoirs que revêtent les deux amants. On en suffoquerait presque. Il n’y a que le caleçon dans lequel s’exhibe Alfredo qui ne soit pas à fleurs ! On oscille entre grotesque et mauvais goût, du début à la fin. Au cas où on n’aurait pas compris la misère économique de Violetta malade et abandonnée, les sofas disparaissent et la malheureuse dort à même le sol…Suivant un autre principe, devenu lieu commun, il n’y a aucune cohérence entre les mouvements des personnages et la musique : Alfredo, normalement seul lorsqu’il chante son bonheur d’aimer et d’être aimé, doit, sans perdre le fil élégiaque de son aria courir, après Violetta entre les canapés. Comble du ridicule, il demande à Amina de ne pas répéter à sa maîtresse leur conversation, alors que la jeune femme est à ses côtés.

 C’est dire si le mérite est grand pour les chanteurs d’arriver à servir la partition dans ces conditions « abracadabrantesques ». C’est là que l’on retrouve le talent intact de Natalie Dessay. Alors que sa voix n’est pas vraiment celle du rôle, du moins à partir du second acte, elle met de telles nuances et une telle passion déchirante dans son chant, qu’on oublie tout le reste et l’on retrouve toute la force et la grandeur du génie musical de Verdi, grâce à l’émotion qui se dégage de son interprétation. Matthew Polenzani, sans atteindre de tels sommets, sert honnêtement sa partition. La voix est agréable et la tessiture convient à son rôle. Il arrive à ne pas tomber dans le ridicule malgré ce que lui impose de faire le metteur en scène ; c’est presque un exploit. Dmitri Hvorostovsky est souverain, à son habitude, même si le duo avec Violetta le montre un peu bridé dans son rôle de père soucieux de l’honneur familial. Il se montre plus convaincant dans la confrontation avec son fils, au sens physique du terme, puisque les deux hommes en viennent aux mains.

 Le chef, Fabio Luisi, sans démériter, se fait quelque peu oublier, il n’est pas difficile d’imaginer ce que James Levine aurait pu tirer de l’excellent orchestre du MET. Mais il est vrai que l’agitation incessante sur scène brouille non seulement la vue mais aussi, hélas, l’écoute.

 En définitive, une fin de saison de « l’Opéra au cinéma » qui restera dans nos souvenirs grâce à notre Natalie Dessay. A partir de l’automne prochain, le MET se lance dans une « année Verdi » somptueuse avec quatre retransmissions d’œuvres du Maître de Busseto, né en 1813.

 

Danielle Pister, vice-présidente du CLM

 

Lien vers le document de présentation, réalisé par le CLM et distribué aux spectateurs, lors de la retransmission

Présentation de La Traviata