L'Île enchantée 23 janv 2012

L’Ile enchantée au Metropolitan Opera



The Enchanted Island, pasticcio en deux actes, est une œuvre plaisante malgré la longueur du premier acte. L’histoire, adaptatée de deux pièces de Shakespeare, The Tempest et A Midsummer Night’s Dream, mêle côté sérieux et côté plus léger, grâce aux pointes comiques des dialogues qui mettent en évidence les motivations des personnages. Entendre des paroles anglaises sur des airs connus surprend d’abord mais on s’y accoutume. Quelques da capo ont été supprimés et des airs transformés en trio, voire en sextuor. Il y a également quelques changements de tessiture entre la version originale et celle du pasticcio. La partition fait la part belle à Haendel et à Vivaldi.
La production de Phelim McDermott et Julian Crouch, agréable à regarder et à suivre, utilise à la fois toiles peintes et technique plus moderne. Elle fonctionne très bien, malgré un aspect un peu trop kitsch par moment. Le ballet, assez bref, reste agréable. La direction de William Christie, grand spécialiste de ce répertoire, avec un orchestre tel que celui du MET, pose problème. Un orchestre baroque apporte des possibilités de colorations qui n’existent pas avec un orchestre moderne. Mais c’est la tradition au Met de faire jouer tout type de répertoire avec l’orchestre maison. Néanmoins, Christie a, dans l’ensemble, offert une direction équilibrée et convaincante même si on peut déplorer, par moment, une certaine platitude.
Comme souvent, le Metropolitan Opera avait fait les choses en grand au niveau de la distribution.  David Daniels, connu essentiellement à travers des enregistrements discographiques et des live radiophoniques déçoit plutôt dans le rôle de Prospero. Les récitatifs sont peu investis, la voix pauvre en couleurs et même peu séduisante, ce qui étonne quand on le connaît dans d’autres prestations. Son interprétation sans relief ne suscite pas d’émotion alors que c’est à lui que le très bel air « We like to wrestle destiny - Chaos, confusion », repris de « Pena tiranna » d’Amadigi di Gaula de Haendel, qui clôt la première partie de l’opéra.  Joyce Di Donato fut la reine de la soirée. Dès le début, elle s’impose tant par ses qualités de musicienne que par sa présence sur scène. Elle est extrêmement crédible en Sycorax, et pas seulement à cause du costume. Elle vocalise de manière magistrale, elle a notamment fort à faire dans l’air « My strength is coming back to me », adapté du  redoutable « Se lento ancora il fulmine » d’Argippo de Vivaldi. L’aplomb est incroyable, les accents remarquables. Dans son premier air, « Maybe soon, maybe now » adapté de « Morirò ma vendicata » de Teseo de Haendel, elle ose l’enlaidissement de sa voix dans le grave, ce qui rend le personnage encore plus terrifiant. DiDonato est par ailleurs très émouvante dans « Hearts that love can all be broken », repris de « Sventurati i miei sospiri » de Il Pianto di Maria de Giovanni Battista Ferrandini. Cet air met en valeur l’aspect maternel du personnage, magnifiquement rendu par la mezzo-soprano. Les récitatifs, par ailleurs très investis, ont de l’impact.  Danielle De Niese se fait remarquer par sa présence en scène, le rôle de l’esprit Ariel lui convient plutôt bien. Elle se tire à son avantage de ses airs, exceptés du dernier, intitulé « Can you feel the heavens are reeling », adapté du célèbre air « Agitata da due venti » de Griselda de Vivaldi, notamment rendu célèbre par Cecilia Bartoli. Le grave fait défaut à De Niese et la vocalisation n’est pas irréprochable. Les aigus, par ailleurs, ont un côté acide et la voix reste monochrome. Luca Pisaroni en Caliban hérite d’un air adapté du « Gelido in ogni vena » de Farnace de Vivaldi, tronqué de sa deuxième section et de son da capo, ce qui est bien dommage car Pisaroni, très convaincant dans ce rôle, offre une interprétation de qualité. Lisette Oropesa, très charmante par ailleurs, interprète le rôle de Miranda, personnage malheureusement assez effacé. Elle n’a qu’un air au premier acte, adapté d’une cantate Haendélienne. La voix, extrêmement séduisante, fait regretter que la partition lui réserve si peu à chanter.
Le quatuor d’amoureux, tiré de A Midsummer Night’s Dream -la soprano Layla Claire dans Helena, la mezzo-soprano Elizabeth DeShong, Hermia, le ténor Paul Appleby, Démétrius et le baryton Elliot Madore, Lysander-, est très intéressant et chacun d’eux se montre à la hauteur de l’air qui lui revient. Anthony Roth Costanzo a offert une interprétation délicate de son unique aria mais, malheureusement, un problème technique a privé le public de son audition intégrale.
Plácido Domingo est la guest star de la distribution. Il a confié au micro de Deborah Voigt que c’est la première fois qu’il interprète le rôle d’un dieu. Il fêtait, par ailleurs, son anniversaire lors de cette soirée. Il a deux très beaux récitatifs au premier acte, tirés de Tamerlano de Handel et Hippolyte et Aricie de Rameau. A ce stade de sa carrière, il est évident que la voix dans l’aigu n’est plus ce qu’elle était mais il a une présence incroyable et s’acquitte très bien de ce rôle malgré un anglais teinté d’accent espaagnol !


Aurélien Vicentini   


Lien vers la liste des arias utilisés dans le pasticcio et leurs sources

http://www.metoperafamily.org/metopera/news/enchanted-island-music.aspx
 

Lien vers le document de présentation, réalisé par le CLM et distribué aux spectateurs, lors de la retransmission.

Présentation L'Île enchantée.pdf