Faust 10 décembre 2011

Au MET, Faust fait la bombe !

 

Deux citations du livret du Faust de Gounod viennent à l’esprit du spectateur qui a assisté à la retransmission de cet opéra depuis le Metropolitan opera de New-York, le samedi 10 décembre 2010 : « O merveille ! » (exclamation de Faust devant l’apparition de Marguerite à son rouet, au premier acte), et « Tu me fais horreur ! » (dernières paroles de Marguerite à Faust, dans l’ultime scène de l’opéra).

Le premier des antonymes renvoie à l’enchantement que suscite une musique que l’on croit connaître par cœur et qui, pourtant, comme à la première audition, nous distille toujours le charme puissant de ses ivresses raffinées. Le second concerne la mise en scène, accablante : elle semble conçue uniquement pour couper court à l’heureux sortilège qui saisirait le mélomane, afin de lui interdire les rives enchanteresses où il pensait aborder. Sacrifiant au dogme qui depuis un demi-siècle gagne toutes les maisons d’opéra, et impose un terrorisme intellectuel que nul n’ose dénoncer, le metteur en scène, véritable puissance infernale, prétend « actualiser » l’intrigue, quitte à la rendre incompréhensible. Qu’importe ce que dit le texte -dont cependant on ne perd pas une miette grâce au sous-titrage !-, foin de l’atmosphère créée par la musique, il faut surtout briser le talisman, déstabiliser l’auditeur qui ne sait plus s’il doit croire ce qu’il entend ou ce qu’il voit. Révulsé, il perd sur tous les tableaux, incapable d’écouter et détournant ses yeux de la scène. D’autant plus que dans le cas présent, qu’y a-t-il de nouveau ? On a vu cent fois les tubulures du laboratoire (ici atomique) qui servent d’encadrement unique à toutes les scènes, les escaliers que les chanteurs doivent sans cesse escalader ou descendre (excellent pour le souffle, sans doute), les héros habillés en bourgeois du début du XXème, les soldats dépenaillés faisant du triomphal « Gloire immortelle de nos aïeux », un défilé de gueules cassées. Lavelli y avait déjà pensé. Le retour d’un Faust redevenu vieux, dans décor du 1er acte, juste après la scène de la prison, afin de s’y suicider, nous a déjà été servi à Orange récemment. Pour le reste, c’est un festival de mauvais goût et une recherche constante de la laideur : le bénitier, vulgaire lavabo de laboratoire, où Marguerite viendra, sous nos yeux, noyer son enfant (action plus soutenable, mais guère plus nécessaire, que celle montrée dans la production actuelle de l’opéra Bastille, où ce fruit du péché est lardé de coups de couteaux par sa mère). Rien ne nous est épargné : le ventre énorme de la malheureuse, l’accouchement à la fin de la scène de l’Eglise, au pied de l’autel, avec en prime les cris du bébé, les formes immondes dans la scène de Walpurgis, l’incongruité d’un Siébel se promenant avec une valise renfermant les épées qui serviront au duel entre Faust et Valentin. Pourtant, il y avait quelques idées amusantes comme la canne « magique » de Méphisto, la disparition, au finale, de celui-ci en compagnie de Faust, par l’ouverture d’une trappe sous leurs pieds, pendant que Marguerite monte au ciel… par l’escalier de service. Cela n’a même plus de portée subversive et seuls les plus vieux spectateurs auront compris le clin d’œil aux mises en scènes traditionnelles abandonnées depuis des lustres. Les huées d’une partie du public, au salut final, à l’adresse du metteur en scène, Des McAnuff, exprimaient clairement leur mécontentement. On peut, par ailleurs, discuter le choix de la version présentée : si la scène de la chambre est rétablie, elle est tronquée par la  suppression de  l’échange entre Siébel et Marguerite ; la scène de l’Eglise placée après la mort de Valentin, et non avant, perd de son intérêt dramatique. Enfin, Faust, modèle de l’opéra à la française, privé de son ballet, est dépouillé de sa spécificité. L’argument de la durée de la représentation ne tient pas quand on ne trouve rien à redire à celle des opéras de Wagner.

Reste l’interprétation musicale. Yannick Nézet-Séguin, qu’on avait apprécié au MET quand il dirigeait Carmen et Don Carlo, n’évite pas les cafouillages entre la fosse et les chœurs dans la scène de la kermesse, et ses tempi, par trop alanguis, ne deviennent probants qu’à partir de la scène du jardin. La bonne surprise vient des chanteurs, du moins en ce qui concerne leur articulation du français assez exemplaire et qui pourrait en remontrer à certains de nos artistes nationaux. On connaît les qualités d’interprète, tant sur le plan scénique que musical, de Jonas Kaufmann. Opéré en septembre dernier d’un nodule thoracique, il semble totalement remis. Il incarne un Faust pour lequel n’importe quelle Marguerite se damnerait volontiers, tant la chaleur du timbre, la qualité du phrasé, qui transformait certains passages en véritable lied, et le charme qui se dégage du personnage, sont séduisants. Si la dernière note de sa cavatine a pu sembler un peu périlleuse, le reste de la partition l’a vu triompher de toutes les difficultés. On admire qu’il puisse passer de Wagner à Gounod sans rien perdre de sa flexibilité vocale. Sa partenaire, Marina Poplavskaya, incarne avec conviction un personnage assez touchant, même s’il y a loin de la poésie de Marguerite au rouet à la jeune fille qui se débat avec une machine Singer… Il faudrait cependant améliorer le passage du medium vers le grave ou vers le registre aigu, où la voix semble perdre de sa force. Le rôle de Marguerite est très exigeant et doit pouvoir s’imposer de façon triomphale dans le trio final. On y a surtout entendu un Faust souverain. Le baryton Russell Braun a toute la vaillance attendue d’un soldat, défenseur de sa patrie et de la vertu de sa sœur ; Michèle Losier se tire à son avantage du rôle travesti, un peu ingrat, de Siébel et Dame Marthe apporte la note comique requise dans la scène du jardin. Les Français connaissent le Méphistofélès de René Pape qu’il a incarné à Orange. Le personnage a davantage d’humour ici et serait presque sympathique. Si l’interprétation vocale, toujours élégante, passe aisément de la suavité à l’autorité tranchante, on aimerait parfois plus de noirceur inquiétante dans le grave, surtout dans les duos où il doit affronter les harmonies sombres du timbre de Kaufmann.

Il est vrai que la prise de son, ou la retransmission, n’étai(en)t pas des meilleures. Lointaines et avec un écho désastreux, les voix devenaient délicates  à apprécier. Alors que les extraits du Barbier, diffusés avant le spectacle, sonnaient correctement.

En résumé, un spectacle à écouter les yeux fermés. Une seule chose est sûre : Gounod « est toujours debout » ; il sort toujours vainqueur des metteurs en scène et Faust « conduit le bal ».

 

Danielle Pister

Lien vers le feuillet de présentation de Faust , distribué en début de séance :

fiche Faust de Gounod.pdf