Ernani 25 février 2012

Ernani ou Don Carlo ?


Retransmission d’Ernani depuis le MET, samedi 25 février 2012


Après la réussite incontestable du Crépuscule des dieux, diffusé récemment depuis le MET par le cinéma Kinépolis, on attendait beaucoup de la production d’Ernani. Non pas qu’on puisse mettre sur le même plan l’opéra de l’encore jeune Verdi avec le chef-d’œuvre de la maturité du maître de Bayreuth. Mais Ernani contient en puissance tout ce qui fera la beauté et la force du champion du lyrisme italien : la ligne belcantiste du chant, liée à une pulsion rythmique qui emporte personnages et auditeurs vers des sommets d’émotion au gré des arias, duos, trios ou grands ensembles qui alternent tout au long des quatre actes. Le schéma verdien, le couple d’amants formé d’une soprano et d’un ténor, doublement menacé par un baryton et une basse qui ont autorité sur eux, est déjà mis en place avec tout ce que cela implique de tension dramatique, de renversements de situation, propres à tenir en haleine le spectateur et à générer de superbes envolées lyriques. Il ne manque même pas la note patriotique et la dénonciation de la tyrannie politique, thèmes chers à Hugo comme à Verdi, confiées au chœur. Même si le compositeur ne renouvelle pas ici le coup de maître de Nabucco, et de son fameux Va pensiero. Le mélomane découvre, avec intérêt, dans certaines scènes, comme celle du tombeau de Charlemagne, une préfiguration de ce qui se jouera autour de celui de Charles Quint, dans Don Carlos, en 1867. Dans ces deux opéras, on trouve la même rivalité amoureuse entre un homme âgé (Philippe II/Silva) et un ardent jeune homme (l’Infant/Ernani) partagé entre devoir politique et amour impossible.
Deux protagonistes se détachent sans peine de la distribution : Angela Meade (Elvira) et Dimitri Hvorostovsky (Don Carlo). La première, rompue à la technique belcantiste, possède une voix longue, aux aigus aisés, aux pianissimi enchanteurs qui n’exclut pas un medium déjà riche, indispensable dans les rôles verdiens. Elle n’a pas volé son prix Beverly Sills remis à l’automne dernier. Si actuellement elle privilégie, avec raison, les Donizetti, Bellini et Mozart, nul doute, d’ici quelques années, qu’elle comptera parmi les grandes verdiennes. Le second possède l’aura, renforcé par une chevelure argentée de jeune quinquagénaire, des grands chanteurs. Il capte l’attention du public dès qu’il entre en scène dont il occupe l’espace avec élégance et naturel. Avec son regard, tour à tour, aussi glacial que sa Sibérie natale et brûlant comme la braise, il est un des rares chanteurs lyrique à avoir été classé, par un magazine, parmi les cinquante plus beaux hommes du moment et, ce qui ne gâte rien, il a une des plus belles voix de baryton actuelles. Son sens inné de la ligne musicale et son legato naturel, la beauté de son timbre, conviennent particulièrement à Verdi. Il abordait pour la première fois le rôle du roi Carlo, futur Charles Quint, dont il possède la séduction et l’autorité. Tant et si bien qu’il volait la vedette à Ernani, Marcello Giordani qui ne peut rivaliser avec lui ni sur le plan physique, ni surtout sur le plan vocal. C’est Salvatore Licitra, disparu tragiquement en août dernier, qui devait chanter le rôle. Il possédait un timbre bien plus charmeur que Giordani dont la ligne de chant reste assez frustre. Trop souvent l’émotion se traduit par une sorte de sanglot qui rappelle le Gigli des mauvais jours et les aigus sont tubés. Le comédien n’est guère meilleur : sa seule mimique expressive se limite à un froncement de sourcil alors qu’il suffit à son royal rival d’esquisser un bref sourire carnassier pour qu’il mette la salle à ses pieds. Aussi, en vient-on à se demander pourquoi Elvira s’obstine à refuser toutes les avances de Carlo pour un pareil benêt. Ferruccio Furlanetto, à 63 ans, colle parfaitement à Silva, le vieillard impitoyable. La voix se détimbre un peu parfois mais il donne une consistance certaine à son personnage. La direction de Marco Armiliato est précise et efficace, sans être totalement enthousiasmante.
Là où le bât blesse, outre un son cotonneux qui gêne l’appréciation des voix et de l’orchestre, c’est du côté de la mise en scène et de la direction d’acteurs. Autant dire qu’il n’y en guère, tant les solistes semblaient livrés à eux-mêmes, plantés sur scène ou semblant errer au hasard, sans parler des déplacements conventionnels du chœur. Seul le baryton, ainsi que la basse à un moindre degré, semblaient savoir que faire en ce lieu. Quant au décor noyé dans une lumière grisâtre, peu poétique, il consistait, excepté la première scène, en trois escaliers monumentaux, qui demandaient une interminable mise en place entre deux scènes, sans que l’on comprenne ce qu’ils apportaient à la dramaturgie.
Au total, on ressort un peu frustré : les qualités de la soprano et du baryton souffraient de l’ombre portée par la pauvreté du spectacle visuel. Surtout, l’absence d’une véritable rivalité, à qualités vocales égales, entre le ténor et le baryton, toujours présente chez Verdi, nuisait à la crédibilité dramatique.
On attendait Ernani, ce fut Carlo qui l’emporta. Personne ne sen plaindra, mais le compte n’y est pas.

Danielle Pister, vice-présidente du CLM

 

 

Lien vers le document de présentation, réalisé par le CLM et distribué aux spectateurs, lors de la retransmission

Présentation d'Ernani de Verdi