Sena Jurinac (1921-2011)

 

SENA JURINAC (1921-2011)

 

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Une des dernières étoiles de la fabuleuse troupe du Wiener Staatsoper de l’immédiat après-guerre vient de s’éteindre. Srebena (dite Sena) Jurinac, d’origine croate, née à Travnik, en Bosnie-Herzégovine aujourd’hui, le 24 octobre 1921, est morte le 22 novembre 2011, près d’Augsbourg (Allemagne), à l’âge de 90 ans.

Des débuts mozartiens

Formée en 1939 au Conservatoire de Zagreb (Croatie), par Milka Krostencic, professeur de Zinca Milanov, elle débute en mai 1942 à l’Opéra de cette ville, dans le rôle de Mimi de La Bohème. Auditionnée par Karl Böhm deux ans plus tard, elle est engagée à l’Opéra de Vienne dont elle restera membre jusqu’en 1982. Elle rejoint une troupe prestigieuse où se côtoient Irmgard Seefried, Elisabeth Schwarzkopf, Christa Ludwig, Lisa della Casa, Anton Dermota, Erich Kunz. Ses débuts, le 1er mai 1945, ont lieu au Volksoper, le Staatsoper ayant brûlé après un bombardement américain, six semaines auparavant. Elle y chante son premier Cherubino des Noces de Figaro, qu’elle interprètera 131 fois. Dès le départ, elle se révèle une mozartienne d’exception. Dès l’été 1947, à Salzbourg, elle interprète, sous la direction de Joseph Krips, Dorabella (Cosi fan tutte), rôle qu’elle reprendra au Festival de Glyndebourne, deux ans plus tard, sous la direction de Fritz Busch, et pendant huit saisons consécutives. C’est en ce lieu, qu’elle appréciait particulièrement, qu’elle chantera, en 1950, l’unique Fiordiligi (Cosi fan tutte) de sa carrière, qu’elle participe, en 1951, à la résurrection d’Idomeneo, dans le rôle d’Ilia, qu’elle chante Donna Anna et Elvira (Don Giovanni). Elle estimait que ces « années Mozart », 300 représentations, lui avaient permis « peut-être, d’avoir encore vingt ans de rôles plus lourds ». Elle sut résister aux sirènes de la gloire et refusa de chanter dans des lieux qu’elle jugeait démesurés pour sa voix. Ainsi, elle se produisit à San Francisco et à Chicago mais jamais au Metropolitan Opera de New-York.

Une carrière exemplaire

Sena Jurinac passa progressivement du registre de mezzo à celui de soprano lyrico-dramatique. Elle chantera encore, en 1960, le rôle d’Octavian du Chevalier à la rose de Richard Strauss, face à la Maréchale de Lisa della Casa, pour l'ouverture du nouveau Festspielhaus de Salzbourg, dirigé par Herbert von Karajan et dont il existe un témoignage filmé. Sous l'ère du Maestro à l'Opéra de Vienne (1956-1964), elle aborde avec succès les grands rôles verdiens ainsi que le répertoire vériste italien. Après son unique Leonora de 1955, dans La Forza del destino, à Edimbourgh, elle chante Desdemona (Otello, 1957), Elisabetta (Don Carlo, à Salzbourg, 1958), rôle majeur de son répertoire. Dès 1957, sous la direction de Dimitri Mitropoulos, elle se montre exceptionnelle dans Madame Butterfly. Suivront Marina (Boris Godounov, de Moussorgski), Tosca (Puccini), Jenufa (Janacek, 1964), et, à la fin des années 1960, Amelia du Bal masqué (Verdi), Marie de Wozzeck (Berg), Senta du Vaisseau fantôme (Wagner). A Londres, en 1961, Otto Klemperer la dirige dans sa première Leonore (Fidelio), où elle pouvait donner toute la mesure de son tempérament de tragédienne. En 1964, elle aborde la Comtesse des Noces de Figaro et, en 1966, la Maréchale du Chevalier à la Rose au Covent Garden de Londres. C’est dans ce dernier rôle, à 61 ans, qu’elle fait ses adieux, le 20 novembre 1982, au Staatsoper de Vienne, sa « maison et sa patrie artistique », après 37 ans d'un parcours irréprochable et environ 1200 prestations où elle a abordé 46 rôles différents. Dès lors, elle poursuivit une activité d'enseignement, tout en continuant à donner des récitals et à diriger des ateliers de chant, en Europe et aux Etats-Unis. Divorcée en 1955 du baryton-basse italien, Sesto Bruscantini (1919-2003), le Don Alfonso de Glyndebourne, épousé deux ans plus tôt, elle se remaria en 1965.

Discographie

Son style de chant, impeccable dans tous les répertoires abordés, la conduite exemplaire de sa voix, rendent précieux les témoignages qu’elle a laissés au disque. Sena Jurinac fut dirigée par les plus grands chefs du XXème siècle (Böhm, Krips, Klemperer, Busch, Karajan, Rodzinsky, Fürtwangler, Knappertsbusch, Jochum, Solti). Ses enregistrements en studio sont relativement réduits :Les Noces de Figaro et  Le Chevalier à la Rose sous les baguettesrespectuves d'Herbert von Karajan et d'Erich Kleiber en 1950 et 1954 (Emi et Decca), Cosi et Idomeneo ainsi que les Quatre derniers Lieder de Strauss avec Fritz Busch (EMI Classics). Le Don Carlo,de nouveau avec Karajan en 1958 (Deutsche Grammophon) est un report d'une transmission du festival de Salzbourg. Notons, enfin, des compilations : The Art of Sena Jurinac (Gala) et Sena Jurinac (Orfeo), des Airs et Duos d’opéras avec le ténor Peters Anders (Tahra). Ses interprétations d’opéras italiens ou français (Madame Butterfly, Tosca, Manon) sont préservées par des live chez Mytho.

 

Danielle Pister