Rita Gorr (1926-2012)

Rita Gorr (1926-2012)

Une Amnéris et une Ortrud d'exception


Rita Gorr, photo EMI jpg

 

La mezzo-soprano Rita Gorr est morte en Espagne, où elle résidait depuis longtemps, le 22 janvier 2012, à moins d’un mois de ses 86 ans. Elle appartient à cette race de chanteurs disparus aujourd’hui, à la voix exceptionnelle mais qui n’ont jamais fait parler d’eux que par la qualité de leurs prestations et leur probité artistique. Nous avons la chance que de grandes maisons de disques, EMI, DECCA notamment, l’ait enregistrée sous la baguette des plus grands chefs, et avec les meilleurs chanteurs de son époque, dans des conditions techniques optimales, en studio et en stéréophonie. Son répertoire très large lui a permis d’exceller aussi bien dans le répertoire français, italien, allemand, et même russe. Si elle a chanté essentiellement les opéras du XIXe siècle, elle a aussi fait des incursions dans celui du XVIIIe siècle, à une époque où ce domaine était encore peu exploré, et elle a aussi servi les compositeurs du XXe siècle.

Des débuts provinciaux
Née Marguerite Geirnaert, le 18 février 1926 à Zelzate en Belgique, à mi-chemin de Gand et de la Côte, elle appartient à une famille flamande et elle ne pratiquait pas le français dans son enfance, ce qui rend d’autant plus remarquable la qualité de sa diction dans cette langue. Elle commença ses études au Conservatoire de sa ville natale. Le concours de chant de Verviers, dont elle remporta le premier prix, en 1946, la révéla au public. Elle débute alors, à l’Opéra des Flandres d’Anvers, en 1949, pour remplacer une chanteuse souffrante dans le rôle de Fricka de La Walkyrie, chanté en flamand. À sa demande, elle passe une audition à l’opéra de Strasbourg dont le directeur, Roger Lalande, accepte de l’entendre si elle n’a pas la prétention de vouloir chanter les grands rôles tout de suite. Malgré sa fatigue, après une nuit entière passée dans le train, elle entame avec fougue l'air « Ne me refuse pas », de l'Hérodiade de Massenet. Subjugué par cette voix exceptionnelle, Lalande l'engage sur le champ. C’est ainsi qu’elle fait partie, de 1949 à 1952, de la troupe de l'Opéra de Strasbourg, qui lui offre un apprentissage du métier « à l’ancienne » : elle chante des seconds rôles mais aussi des emplois principaux (Carmen, Dalila, Orphée, etc.). Elle perfectionne une technique, qui lui permettra de chanter encore à 81 ans. Elle prend le temps d’élargir prudemment son répertoire avant d’affronter les grandes scènes d’opéra.

Une carrière française
En 1952, Rita Gorr remporte le premier prix, avec félicitations du jury, du Concours international de chant de Lausanne et fait ses débuts parisiens à l'Opéra-Comique dans le rôle de Charlotte, de Werther, dont elle dira qu’il ne lui demandait aucun effort particulier pour l’interpréter. Si elle en a la voix, certains remarqueront qu’elle n’en avait guère l’apparente fragilité. Elle est taillée pour les grands rôles de mezzo-soprano qui marqueront sa carrière et qu’elle aborde au Palais Garnier : ceux de Wagner (Magdalene dans Les Maîtres chanteurs, Venus du Tannhäser, ainsi que Sieglinde, Fricka) ; de Saint-Saëns (Dalila), de Lalo (Margared du Roi d’Ys) ; de Massenet (Hérodiade, Mme de la Haltière dans Cendrillon) ; de Cilea (la Princesse de Bouillon d’Adriana Lecouvreur) ; de Mascagni (Santuzza dans Cavalleria rusticana ) ; de Verdi (Amneris et Azucena). Elle triomphe en Amneris face à l’Aïda de Renata Tebaldi quand celle-ci vint chanter au Palais Garnier, en 1959. Rita Gorr a laissé au disque un témoignage fabuleux dans ce rôle, face à une autre Aïda inoubliable, Leontine Price, avec le Radames de Jon Vickers, sous la direction de Georg Solti. Elle chante également Kostelnicka de Jenufa, la Mère de Louise de Charpentier, Geneviève dans Pelléas.
Rita Gorr affirmera qu’elle fut très heureuse dans cette « grande famille » et elle resta à l’Opéra de Paris jusqu’en 1972, face à la dure compétition avec Hélène Bouvier, Inès Chabannes et Denise Scharley. Elle y chanta Brangäne et Venus des années 1960 à 1970.
Elle y aborde également le répertoire baroque avec Armide de Lully, Les Indes galantes de Rameau, à une époque où on les donnait rarement. De Gluck, elle interprète Orphée et Iphigénie et la Médée de Cherubini. Elle participe également à la création contemporaine avec des œuvres de Manuel Rosenthal, Henri Tomasi. Elle ressuscite à la Radiodiffusion française, en 1955, l'Œdipe de Georges Enesco.
Elle assure la reprise, à l’Opéra de Paris, en 1957, du rôle important de Mère Marie dans Les Dialogues des Carmélites, créés à Milan peu avant (rôle qu'elle interprète dans la première intégrale discographique de l'ouvrage, chez EMI). Elle chantera, à la fin de sa carrière, le terrible rôle de la Première Prieure, quand sa voix et son âge ne lui permettaient plus les tessitures hautes et les rôles de jeunes héroïnes. Dans la fameuse scène de l'agonie, elle se montrait hallucinée et blasphématoire, avec une crudité et une force dramatique extraordinaires. Le disque aura également conservé cette interprétation, gravée en 1990, avec Kent Nagano et les forces de l'Opéra de Lyon.

La reconnaissance internationale
Mais Rita Gorr, éminente wagnérienne depuis ses débuts, dont l’allemand était aussi parfait que son français et d'une intelligibilité rare, auditionne pour le Festival de Bayreuth où elle débute en 1958, dans Fricka de L'Or du Rhin puis, l'année suivante, dans Fricka de La Walkyrie et la Troisième Norne du Götterdämmerung. Gorr eut un grand succès dans Ortrud, dans la production de Wieland Wagner, avec Elisabeth Grümmer, incomparable Elsa et Sándor Kónya, Lohengrin. Elle paraît également dans ce rôle, aux côtés du Telramund du baryton français Ernest Blanc (1923-2010), sous la direction de Lovro von Matacic. Cette soirée du 4 août 1959, parue sur disque, sous le label autrichien Orfeo, en 2006, montre à quel point d'incandescence vocale et dramatique ces deux artistes étaient parvenus. Windgassen la voulait comme partenaire dans Parsifal, mais elle refusa. Elle chanta sa première Kundry à Bayreuth, qu’elle reprit à La Scala sous la direction d’André Cluytens.
La carrière internationale de Rita Gorr s’affirme. Elle la mènera sur les plus grandes scènes lyriques du monde, dans les années 1960-1970 : Metropolitan Opera de New-York où elle parut 41 fois, Staatoper de Vienne, Covent Garden de Londres, Scala de Milan. Elle s’impose chaque fois par la puissance et la longueur de sa voix, ainsi que la richesse de son timbre, en dépit d'un aigu tendu dans les rôles qui exposaient le haut de sa longue tessiture. C’est pourquoi, elle refusa de chanter l’Ariane de Barbe-Bleu, Isolde pourtant proposée par Solti, Brünnhilde que Wolfgang Windgassen voulait chanter avec elle. Notons aussi son excellente Padmâvati, d'Albert Roussel, sous la direction de Jean Martinon (1969, rééditée par la firme Gala).

Une longue carrière
Rita Gorr, passé 70 ans, resta présente sur scène. On pu l’entendre, dans les années 1990, dans Herodias, Madame de Croissy des Dialogues des Carmélites, Marthe de Faust et Filipyevna d’Eugene Onegin, la Comtesse de La Dame de Pique, de Tchaïkovsky, rôle avec lequel elle fera ses adieux, en 2007, à Anvers, la ville de ses débuts, cinquante-huit ans plus tôt. Elle s’imposait toujours par son incontestable présence scénique, à son public fidèle comme aux metteurs en scène qui aimaient travailler avec cette artiste inventive.
Laissons à son compatriote, Manu Couvreur, l'auteur de référence pour l'histoire de l'opéra à La Monnaie de Bruxelles, le mot de la fin : « c'est certainement l'une des plus grandes chanteuses belges, et sans doute l'une des plus grandes mezzos, qui n'ait jamais existé, non seulement Belge, mais étrangère ». Il ajoute, pour souligner la puissance de la voix de Rita Gorr : « les murs de La Monnaie tremblaient, quand Rita Gorr chantait, c'était extrêmement impressionnant! »
Elle a été faite Commandeur des Arts et Lettres par Maurice Fleuret, le 7 octobre 1984 à l'issue d'un récital où elle était accompagnée par David Abramowitz au piano et Gérard Caussé à l'alto.

Danielle Pister

 

Pour mieux connaître Rita Gorr

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