Denise Scharley (1917-2011)

Denise Scharley (1917-2011)

La seconde mort de la Première Prieure 

 

 

 

Denise Scharley, mezzo-contralto française, née le 17 février 1917, nous a quittés le 26 juillet dernier à 94 ans. Elle n’a jamais occupé le rôle d’une vedette de premier plan dans l’histoire du chant français. Pourtant sa voix puissante et profonde, d’une tessiture allant du contre-mi grave au si bémol aigu, au timbre d’airain sans faille, émouvante et glaçante à la fois, selon les rôles abordés, méritent qu’on la réécoute. Son incomparable tempérament de tragédienne et son phrasé et sa diction impeccables, comme son intelligence des textes font honneur à une certaine école du chant français, aujourd’hui, hélas, bien oubliée.

Dès sa sortie du Conservatoire de Paris, en 1942, munie de trois premiers prix, elle est engagée à l’Opéra-Comique pour chanter la Geneviève de Pélléas et Mélisande. Elle y chante également Mignon, Charlotte, Carmen. Ce dernier rôle lui vaudra d’être engagée en Italie auprès du Don José de Mario Del Monaco en 1947, partenaire qu’elle retrouvera dans Samson et Dalila, au Palais Garnier, en 1960. Elle fait ses débuts à l’Opéra de Paris en 1951, dans le rôle de Maddalena de Rigoletto. Engagée un peu partout en Europe, où sa voix rare la fait apprécier, elle aborde les grands rôles verdiens : Amnéris, Ulrica du Bal masqué qu’elle chantera, de 1958 à 1966, auprès de Régine Crespin ou de John Vickers, dans la mise en scène de Margherita Wallmann. Elle chante la Mary du Vaisseau fantôme,la Fricka de La Walkyrie, Erda de Siegfried, la Première Norne du Crépuscule des Dieux (Régine Crespin et Rita Gorr étant les deux autres) dans la Tétralogie, dirigée en 1958, par Hans Knappertsbusch. Lors de la création d'Obéron de Weber, à Paris, en 1954, elle incarne Puck, sous la baguette d'André Cluytens. Elle sera le jeune David, lors de la présentation scénique du Roi David d'Arthur Honegger, en octobre 1960.

Deux rôles cependant restent emblématiques dans sa carrière. Celui de Mme de Croissy, la Première Prieure des Dialogues des carmélites de Poulenc dont elle crée la version française en 1957. Elle enregistre la version historique de 1958, avec Denise Duval, Rita Gorr, Régine Crespin, Liliane Berton, sous la direction de Pierre Dervaux. Son agonie reste une page d’anthologie. Francis Poulenc lui manifeste sa reconnaissance en lui écrivant : « Chère Scharley, Comment vous dire merci. Je vous admire et je vous aime. Vous me mènerez au Carmel. Je vous embrasse. Poupoule ». Sa seconde création emblématique est celui de Mme Flora dans la création française du Medium de Menotti, à Marseille d'abord, en 1961, dans une mise en scène d'Antoine Bourseiller, puis Salle Favart. Elle tourne dans le film du Medium produit pour la télévision en 1968 par le compositeur lui-même, avec Lila De Nobili pour les décors et les costumes. En 1970, elle participe à la création de L’Annonce faite à Marie, opéra tiré de la pièce de Paul Claudel et composé par Renzo Rossellini, en 1970. Elle interprète Mara avec la Violaine de Christiane Stutzmann, à Paris et en Italie.

Denise Scharley abordera, à Genève, le répertoire russe, comme La Dame de pique ou La Khovantchina. En 1983, après une série de représentations d’Ondine de Daniel-Lesur au Théâtre des Champs-Elysées, la cantatrice met fin à sa carrière en incarnant, avec une voix encore intacte, la Dame Marthe du Faust de Gounod, au Théâtre de la Halle aux Grains, à Toulouse, après quarante années d'un parcours sans faute.

Sa discographie est, hélas, assez réduite. L’enregistrement des Dialogues est toujours disponible. On peut écouter également une anthologie d’Hérodiade avec Robert Massard et des extraits d’Hamlet chez Malibran. Il a existé, chez Vogue, des extraits de Carmen, avec Gustave Bottiaux. Elle a chanté ce rôle à l’Opéra-Comique, puis à l’Opéra de Paris, dans la production de Raymond Rouleau. Le label Malibran doit lui consacrer prochainement une de ses productions.

 

Danielle Pister